Il y a des images qui valent parfois davantage que de longs discours diplomatiques. Celles d’une France secouée par les violences, les pillages, les affrontements et la haine anti-française posent une question que l’Élysée ne peut plus balayer d’un revers de main : comment prétendre contribuer à la stabilité du monde quand l’autorité de l’État est elle-même contestée dans son propre pays ? Le sujet est d’autant plus brûlant qu’au lendemain des violences du 17 octobre 2026, Emmanuel Macron a tenté de réaffirmer l’autorité de l’État, tandis que son gouvernement reconnaissait des défaillances dans la préparation et la gestion des troubles. Le président a ensuite maintenu son déplacement au Moyen-Orient. Cette séquence nourrit inévitablement le débat sur les priorités du pouvoir et sur sa capacité à répondre aux urgences nationales.
Emmanuel Macron aime les scènes internationales (et les scènes de théâtre…). Les sommets, les déclarations solennelles, les poignées de main stratégiques et les discours sur la paix font partie intégrante de sa conception de la fonction présidentielle. La diplomatie est certes une mission essentielle d’un chef de l’État. Personne ne conteste que la France doive défendre ses intérêts, contribuer aux efforts de paix et dialoguer avec les puissances du Moyen-Orient. Mais une question dérangeante demeure : à quoi sert de vouloir incarner la voix de la raison à l’étranger si, dans le même temps, la parole présidentielle peine à convaincre une immense partie du pays ?
Le problème n’est pas qu’un président se rende à l’étranger pendant une crise. Un chef d’État ne peut pas abandonner toute activité diplomatique au moindre trouble intérieur. Le problème est celui du contraste : lorsque les Français réclament des réponses concrètes, des garanties de sécurité et une direction politique lisible, les déclarations internationales peuvent donner le sentiment d’un pouvoir davantage préoccupé par son image que par les préoccupations quotidiennes de ses citoyens.
Et ce sentiment, en politique, peut devenir dévastateur. L’ordre ne se décrète pas devant les caméras. Rétablir l’ordre ne consiste pas à multiplier les déclarations martiales, jamais suivies d’effets, après les événements. Cela suppose d’anticiper les risques, de mobiliser les moyens adaptés, de protéger les personnes et les biens, mais aussi de comprendre les tensions qui alimentent les crises. Lorsque des défaillances opérationnelles sont reconnues, lorsque les habitants s’interrogent sur leur sécurité et lorsque les responsables politiques se renvoient la faute, une question simple s’impose : qui assume la responsabilité politique de ce qui n’a pas fonctionné ?
Le président ne dirige pas personnellement chaque opération de maintien de l’ordre. Il serait donc exagéré de lui imputer directement chaque débordement. Il demeure néanmoins le chef de l’État, garant des institutions, est le seul responsable politique de la ligne générale suivie par son exécutif. La fonction présidentielle donne des pouvoirs. Elle implique aussi des comptes à rendre.
Le Moyen-Orient (certes à la ramasse lui aussi) n’a nul besoin de leçons distribuées à la légère depuis les salons diplomatiques parisiens. La région est traversée par des conflits, des rivalités stratégiques, des drames humains et des intérêts contradictoires qui exigent davantage que des formules bien rodées. La France pouvait jadis jouer un rôle utile. Elle disposait d’une histoire diplomatique, de relations avec plusieurs acteurs régionaux et d’une capacité à porter certaines initiatives internationales. Son discours n’est plus cohérent et ses engagements ne sont plus crédibles. Macron est démonétisé à l’international comme il l’est sur le plan national.
La diplomatie n’est pas un concours d’éloquence. Elle se juge à la capacité de dialoguer, de négocier, de respecter les principes que l’on défend et de produire des résultats. Un dirigeant qui invoque le respect du droit, la protection des populations civiles et la stabilité politique doit accepter que ses propres décisions soient examinées à la lumière de ces mêmes principes. Cette exigence vaut pour la France comme pour toutes les puissances qui prétendent défendre un ordre international fondé sur des règles. La crédibilité internationale ne se proclame pas : elle se construit par la cohérence entre les paroles et les actes.
La véritable question est simple : la France parvient-elle à démontrer que ses institutions fonctionnent, que ses décisions sont comprises et que ses dirigeants sont capables de répondre aux crises sans se contenter de communication ? La réponse est non.
Lorsqu’un responsable français appelle d’autres gouvernements à la responsabilité, à la retenue ou au respect des règles internationales, il est légitime de lui demander si ces exigences sont appliquées avec la même rigueur chez lui. Ces questions ne signifient pas que les situations sont identiques. Les conflits du Moyen-Orient et les troubles insurrectionnels survenus en France n’ont ni la même nature ni la même échelle. Les confondre serait une erreur. Mais il existe un principe commun : l’autorité publique doit pouvoir justifier ses décisions, protéger les citoyens et répondre de ses échecs. C’est précisément sur ce terrain que le débat devient légitime. Non pas pour interdire au président de parler au monde, mais pour rappeler qu’aucun dirigeant ne peut raisonnablement exiger des autres une exemplarité à laquelle il se soustrairait lui-même.
Le déplacement au Moyen-Orient peut être justifié par des intérêts stratégiques majeurs ? Soit. Encore faut-il que l’exécutif explique clairement ses objectifs et ne donne pas l’impression que la scène internationale offre un refuge commode, une esquive, une échappatoire, face aux difficultés nationales. Macron est habilité, au sens institutionnel, à représenter la France à l’étranger. C’est même l’une des responsabilités fondamentales de sa fonction. Mais le droit de parler ne garantit pas que la parole porte. La légitimité diplomatique se nourrit aussi de la confiance intérieure, de la cohérence politique et de la capacité à reconnaître les défaillances et, in fine, à en tirer les conséquences.
Peut-on prétendre contribuer à l’ordre du monde sans parvenir à convaincre que l’ordre est efficacement assuré chez soi ? Avant de vouloir donner des leçons au monde, encore faut-il pouvoir répondre aux questions que son propre pays lui adresse. Avec un sentiment d’urgence absolue.
Alain Sanders