Il est des livres que l’on croit avoir compris à l’adolescence et que l’on redécouvre, des années plus tard, avec une inquiétude nouvelle. Sa Majesté des mouches, le roman de William Golding publié en 1954, appartient à cette catégorie. On y voit des enfants livrés à eux-mêmes, échoués sur une île déserte, tenter d’organiser leur existence avant de sombrer progressivement dans la peur, la violence et la barbarie. La civilisation qu’ils reproduisent d’abord se défait sous nos yeux. Les règles deviennent des contraintes, la parole cède devant la force, le groupe se soude dans la désignation d’un ennemi et la chasse finit par remplacer la vie commune.
Comment ne pas songer, en relisant ce roman, aux scènes d’émeutes qui ont traversé la société française ces dernières semaines ? Aux bâtiments publics incendiés, aux commerces saccagés, aux affrontements avec la police, aux écoles et aux équipements collectifs pris pour cibles ? Et surtout, à cette question lancinante qui surgit chaque fois que les images se répètent : comment des « adolescents », nés et éduqués en France, parfois très jeunes, peuvent-ils en venir à détruire les lieux mêmes qui leur permettent de vivre, d’apprendre, de se rencontrer et de se construire un avenir ?
La comparaison mérite d’être tentée. Les « jeunes » barbares qui participent aux émeutes ne sont pas les personnages d’une fable, et une société contemporaine ne saurait être assimilée à une île abandonnée. Mais Golding nous offre une grille de lecture précieuse : il nous invite à regarder ce qui arrive aux individus lorsque les règles communes perdent leur légitimité, lorsque l’appartenance au groupe devient plus forte que la responsabilité personnelle et lorsque la violence, loin d’être seulement un moyen, finit par devenir une fin en soi.
Le véritable sujet de Sa Majesté des mouches n’est peut-être pas la sauvagerie des enfants. C’est la fragilité de ce qui nous empêche d’y céder. Dans le roman de Golding, les enfants ne sont pas initialement des sauvages. Ils arrivent sur l’île avec les habitudes, les réflexes et les représentations de la société dont ils proviennent. Ils savent ce qu’est une assemblée, comprennent la nécessité de s’organiser et reconnaissent, au moins provisoirement, l’autorité de Ralph, élu pour conduire le groupe.
Mais cette organisation repose sur un équilibre fragile. Il faut entretenir le feu, construire des abris, assurer la surveillance et respecter certaines règles. Or ces tâches collectives exigent de la patience, de la discipline et la capacité de différer ses satisfactions immédiates. Elles supposent également que chacun accepte de limiter sa liberté pour rendre possible celle de tous.
Jack, au contraire, incarne progressivement la séduction d'un pouvoir plus immédiat : celui de la chasse, de la puissance physique, de l'excitation et de la domination. Il promet moins une société organisée qu'une expérience exaltante du groupe. Là où Ralph rappelle les obligations communes, Jack offre l'ivresse des bandar-logs (relire Kipling…). La rupture ne se produit donc pas simplement entre les enfants civilisés et les enfants sauvages. Elle oppose deux conceptions de la vie collective : l'une fondée sur la règle, la responsabilité et la construction d'un avenir ; l'autre sur la gratification immédiate, l'affirmation de soi et la soumission à un chef de meute capable d'entretenir les passions du groupe.
Cette opposition éclaire une partie des mécanismes observables dans les émeutes contemporaines. Dans son rapport consacré aux violences de juin et juillet 2023, le Sénat relevait notamment l'effet d'entraînement du groupe (souvent communautaire), la recherche d'adrénaline, l'opportunisme de certains participants et le rôle des réseaux sociaux dans la coordination et la mise en scène des violences. La comparaison avec Golding prend ici tout son sens : un individu peut participer à des actes qu'il n'aurait peut-être jamais commis seul, non parce qu'il aurait soudain perdu toute conscience morale, mais parce que le groupe, voire une communauté, modifie sa perception du permis, du possible et du valorisant.
Dans Sa Majesté des mouches, la conque symbolise la possibilité de parler, d'être entendu et de participer à une décision commune. Elle représente une autorité qui ne repose pas sur la force physique, mais sur une convention reconnue par tous. Tant que les enfants acceptent cette convention, une forme de « démocratie » demeure possible. Lorsqu'ils cessent de la respecter, ce n'est pas seulement un objet qui perd sa valeur : c'est l'idée même qu'une règle puisse s'imposer au plus fort. La violence commence à s'installer lorsque les interdits ne sont plus perçus comme les conditions de la coexistence, mais comme des obstacles à franchir. Détruire, incendier, s'emparer d'un objet ou affronter les représentants de l'autorité peuvent alors devenir des actes valorisés par le groupe, indépendamment de leur utilité ou de leurs conséquences.
Ce qui change radicalement la nature de l'acte, c'est le moment où la destruction devient sa propre justification, où l'on ne cherche plus à obtenir une réforme, à dénoncer une injustice ou à faire entendre une revendication, mais où l'on semble trouver dans le saccage lui-même la récompense recherchée. C'est précisément ce que suggère le destin des enfants de Golding. La violence, d'abord présentée comme un moyen de satisfaire des besoins ou de se protéger, devient peu à peu une pratique collective dont l'excitation semble suffire à justifier la répétition.
La modernité change les moyens, mais certains mécanismes humains restent reconnaissables. Sur l'île, les enfants se rassemblent autour du feu et de la chasse ; dans les villes contemporaines, des images circulent instantanément, les actes sont filmés, partagés et commentés. La reconnaissance ne vient plus seulement du regard des complices présents : elle peut être recherchée auprès d'un public numérique beaucoup plus vaste. Le geste violent peut ainsi devenir une performance. On ne détruit plus seulement pour prendre, se venger ou s'opposer : on détruit aussi pour être vu.
Dans les sociétés contemporaines, les mécanismes de désignation de l'ennemi peuvent fonctionner dans plusieurs directions. Certains « jeunes » peuvent percevoir la police, l'État ou les institutions, la France, comme des forces hostiles. Les émeutiers ne sont pas simplement les enfants de Golding, et les citoyens qui réclament le rétablissement de l'ordre ne sont pas nécessairement des personnages enfermés dans la peur. Le réel est plus complexe que l'allégorie. N’empêche…
Dans Sa Majesté des mouches, l'absence des adultes joue un rôle essentiel. Les enfants doivent assumer seuls la tâche de se gouverner, alors qu'ils ne possèdent ni l'expérience ni la maturité nécessaires pour affronter toutes les tensions qui surgissent. L'île est ainsi une expérience de la liberté sans cadre suffisamment solide. Mais elle est aussi une expérience de l'autorité sans transmission : les enfants connaissent certaines règles, sans toujours comprendre ce qui les fonde ni pourquoi il faudrait les respecter lorsque leur application devient difficile.
Reste que les « jeunes » barbares d'aujourd'hui ne sont pas abandonnés sur une île déserte. Ils vivent au sein d'institutions, de familles, d'établissements scolaires, de collectivités et de réseaux de sociabilité. Pourtant, la question posée par Golding conserve sa force : que devient une génération lorsque les adultes ne parviennent plus à faire comprendre le sens des règles communes ?
L'autorité n'est pas seulement la capacité de punir. Elle est aussi la capacité de transmettre. La fin du roman de Golding est saisissante parce qu'elle fait apparaître, au moment même où la violence a atteint son paroxysme, le regard d'un adulte. Le retour de l'autorité extérieure met brutalement en lumière l'horreur de ce qui vient de se produire. Mais cette arrivée ne constitue pas une victoire simple. Elle révèle plutôt l'écart entre l'image que les enfants pouvaient avoir d'eux-mêmes et ce qu'ils sont devenus. Ils se découvrent capables d'une violence qu'ils n'auraient peut-être jamais imaginée au début de leur aventure.
L'île nous apprend ainsi que la civilisation ne tient pas uniquement à l'existence de lois ou d'institutions. Elle dépend aussi de la manière dont les individus les intériorisent, de leur capacité à reconnaître autrui comme un semblable et de leur volonté de ne pas céder à toutes leurs impulsions. Une société peut posséder des écoles, des tribunaux, des mairies et des commissariats sans parvenir à faire partager à tous le sentiment qu'ils appartiennent à une même communauté nationale. La violence ne devient pas acceptable parce qu'elle se réclame de prétendues colères, d'une supposée humiliation ou d'une injustice. Incendier une école, saccager une bibliothèque ou détruire un équipement collectif porte atteinte à des biens qui rendent possible la vie commune, parfois au détriment des habitants les plus fragiles.
Relire Sa Majesté des mouches à la lumière des émeutes contemporaines, c'est retrouver une question ancienne sous une forme nouvelle : qu'est-ce qui nous permet de vivre ensemble sans que la force devienne notre seule loi ? Le roman de William Golding nous rappelle que nul groupe humain n'est définitivement à l'abri de la violence, que les règles communes peuvent se défaire plus vite qu'on ne le croit et que la peur, le désir de reconnaissance et la fascination pour la puissance peuvent emporter des individus que rien ne semblait initialement destiner à la brutalité. La conque de Golding est peut-être, finalement, moins le symbole d'une autorité perdue que celui d'une parole commune devenue inaudible. Lorsque plus personne ne croit devoir écouter l'autre, lorsque le rapport de force supplante la discussion et que la destruction procure davantage de reconnaissance que la construction, la société commence à perdre ce qui la distingue d'un simple rassemblement d'individus. Qui ne vivent plus côte à côte, mais face à face.
Alain Sanders