La « sororité », nouveau nom des amours saphiques, envahit les écrans
Longtemps reléguées à la marge, les relations entre femmes occupent aujourd’hui une place croissante dans les séries, les films et les productions destinées aux plateformes de streaming. Amitiés fusionnelles, solidarité féminine, récits d’émancipation, mais aussi histoires d’amour entre femmes : la sororité et les amours saphiques semblent désormais omniprésentes sur nos écrans. Faut-il y voir une simple mode, une évolution abusive des représentations ou le signe d’une transformation plus inquiétante de notre société ?
Derrière cette invasion se joue en réalité un phénomène complexe : celui de la diversification des personnages et des récits, mais aussi celui d’une industrie audiovisuelle qui « répond » aux évolutions des mœurs, aux attentes d’un certain public et aux stratégies idéologiques wokistes des plateformes.
Pendant une grande partie de l’histoire du cinéma et de la télévision, les relations entre femmes ont été représentées principalement à travers le regard masculin. Les personnages féminins étaient souvent définis par leur rapport aux hommes : épouse, mère, amante, rivale ou objet de désir. Les relations amoureuses entre femmes, lorsqu’elles apparaissaient, étaient fréquemment traitées comme une transgression, un secret à garder ou un drame potentiel. Les personnages lesbiens pouvaient être condamnés à une fin tragique, marginalisés ou réduits à des rôles secondaires. Le paysage audiovisuel contemporain est différent. Les productions récentes proposent des personnages féminins autonomes, dont l’existence ne dépend pas nécessairement d'une intrigue masculine. La relation entre deux femmes peut désormais constituer le cœur d'une histoire et non plus un simple élément provocateur du scénario.
Cette mutation concerne notamment les amours dites « saphiques », terme qui permet d'englober plus largement les relations amoureuses ou sexuelles entre femmes, sans réduire systématiquement les personnages à une identité lesbienne. La multiplication de ces récits accompagne ainsi une représentation dite « plus diverse » des sexualités et des identités.
Mais la visibilité des femmes à l’écran ne passe pas uniquement par les histoires d’amour. Elle passe aussi par la représentation de leurs liens entre elles. La sororité désigne, dans son sens contemporain, une forme de solidarité entre femmes, face au patriarcat, face aux hommes fatalement dominateurs. Dans les fictions, elle peut prendre des formes très diverses : groupe d'amies qui se soutiennent, collègues qui s'entraident, sœurs qui se protègent ou femmes qui se mobilisent collectivement contre une injustice.
Mais la fiction contemporaine montre des femmes qui construisent leur identité et leur pouvoir à travers leurs relations avec d'autres femmes. Le succès de séries comme Sex Education, Orange Is the New Black, The L Word: Generation Q ou Yellowjackets, témoigne, de cette évolution. Au cinéma, les histoires d'amour entre femmes connaissent une visibilité envahissante. Des œuvres comme Portrait de la jeune fille en feu, Carol, La Vie d'Adèle, Rose, La Vie d’une femme, ou encore certaines séries populaires (les séries policières françaises notamment) ont contribué à inscrire les relations entre femmes au cœur de récits désormais récurrents. Ce changement est important. Lorsqu'une relation homosexuelle était présentée comme exceptionnelle, interdite ou tragique, elle restait symboliquement séparée de la normalité. À l'inverse, lorsqu'une histoire d'amour entre deux femmes est racontée avec les mêmes codes que n'importe quelle histoire romantique — rencontre, désir, jalousie, rupture, réconciliation — elle acquiert une forme de banalité narrative qui se veut exemplaire, incitative, pédagogique, normalisé et donc « normale ».
Les plateformes accentuent également ce phénomène. Netflix, Prime Video, Disney+, Max et les autres services de streaming proposent un catalogue extrêmement fragmenté, dans lequel chacun peut sélectionner des œuvres correspondant à ses goûts. Les algorithmes recommandent ensuite des contenus similaires. Un spectateur qui regarde une série mettant en scène un couple de femmes peut ainsi se voir proposer rapidement et systématiquement d'autres programmes comportant des personnages ou des intrigues comparables.
La visibilité LGBTQIA+ est devenue un argument commercial. Certaines productions peuvent intégrer une « romance » entre femmes parce qu'elle correspond aux attentes d'une partie du public, sans pour autant développer véritablement les personnages concernés. Le phénomène peut alors conduire à une forme de « queer washing » : une œuvre affiche une certaine diversité dans sa communication, mais celle-ci reste superficielle dans le récit.
Une adolescente qui découvre à l'écran une histoire d'amour entre deux femmes ne reçoit pas nécessairement le même message que les générations précédentes. Elle est invitée, voire incitée,
à une possibilité parmi d'autres, plutôt qu'une anomalie.
La progression de la sororité et des amours saphiques sur les écrans constitue un phénomène sociétal significatif désormais militant. C’est tout sauf innocent…
Alain Sanders