mercredi 29 juillet 2026

Les libres propos d’Alain Sanders


Question naïve : pourquoi les médias sont-ils aussi discrets sur les violences xénophobes et racistes en Afrique du Sud ?

 

À chaque drame survenant en Europe ou en Amérique du Nord, les rédactions du monde entier se mobilisent. Les plateaux de télévision se remplissent d'experts, les éditorialistes dénoncent la montée de la haine et les réseaux sociaux s'enflamment. Mais lorsqu'il s'agit des violences xénophobes qui secouent régulièrement l'Afrique du Sud, le silence semble souvent assourdissant.

 

Pourtant, les faits sont loin d'être anecdotiques. Depuis plus de quinze ans, des vagues de violences visant principalement des migrants africains – originaires du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, de la Somalie, de la République démocratique du Congo ou encore du Nigeria – ont fait des centaines de morts, des milliers de blessés et provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes. Des commerces ont été incendiés, des familles ont été lynchées et des quartiers entiers vidés de leurs habitants étrangers.

 

Pourquoi ces tragédies ne suscitent-elles pas la même émotion internationale ? La première explication tient à la hiérarchie implicite de l'information. Les médias occidentaux consacrent naturellement davantage de moyens aux événements qui concernent directement leurs publics ou leurs intérêts géopolitiques. L'Afrique subsaharienne reste sous-couverte, faute de correspondants permanents et de ressources éditoriales suffisantes. Beaucoup de crises n'accèdent jamais à la  « une » parce qu'elles sont perçues comme éloignées.

 

Mais cette explication (plutôt oiseuse)ne suffit pas. L'Afrique du Sud occupe une place particulière dans l'imaginaire mondial. Le pays est devenu le symbole de la victoire contre l'apartheid et de la réconciliation incarnée par Nelson Mandela. Reconnaître que des violences à caractère xénophobe et raciste persistent dans cette « démocratie », cette « nation arc-en-ciel », revient à nuancer un récit historique devenu presque sacré. Cette complexité dérange davantage qu'elle ne fascine.

 

S'ajoute une difficulté politique. Les victimes de ces violences sont majoritairement africaines. Elles ne correspondent pas toujours aux catégories qui dominent les débats internationaux sur le racisme. Lorsqu'un Noir sud-africain attaque un migrant noir venu d'un autre pays africain, les schémas habituels de lecture deviennent insuffisants. Les motivations mêlent pauvreté, concurrence économique, chômage massif, criminalité, tensions communautaires et discours politiques parfois inflammatoires. Réduire ces événements à une simple opposition raciale serait inexact ? Peut-être. Mais les ignorer l'est tout encore plus.

 

Faut-il pour autant parler d'un silence total ? Non. Des médias sud-africains, africains et internationaux couvrent régulièrement ces violences. Des organisations de défense des droits humains publient également des rapports détaillés. En revanche, cette couverture reste souvent ponctuelle, disparaissant rapidement de l'actualité mondiale alors même que les causes profondes demeurent. Et surtout parce que ce racisme-là dérange les belles âmes. Ni les victimes ni les bourreaux n’entrent dans l’habituel schéma droitdelhommiste.

 

Cette différence de traitement nourrit un sentiment de deux poids, deux mesures. Lorsqu'une agression supposée raciste survient dans un pays occidental, elle devient un sujet de débat international. Lorsqu'un migrant africain est tué parce qu'il est considéré comme un étranger en Afrique du Sud, l'émotion ne franchit guère les frontières.

 

Cette asymétrie devrait interroger notre conception universelle des droits humains. Si chaque vie possède la même valeur, alors chaque victime mérite la même attention, quelle que soit sa nationalité, la couleur de sa peau ou le continent où elle vit.

 

Alain Sanders