Méharistes coloniaux, un livre de 1946 pour comprendre les revendications des Touaregs au Mali ?
Le livre du général Duboc, Méharistes coloniaux, publié en 1946 (L. Fournier & Cie) s’inscrit dans une tradition bien établie de littérature militaire française consacrée aux troupes coloniales sahariennes, en particulier les unités méharistes (soldats montés sur dromadaires).
L’ouvrage met en avant la dimension opérationnelle (reconnaissance, contrôle des espaces désertiques, renseignement) ; la connaissance du milieu humain (tribus nomades, réseaux locaux) ; une vision valorisante de la « pacification » de la région, présentée comme un travail de stabilisation politique.
Dans cette perspective, les méharistes sont décrits comme un instrument essentiel du contrôle du Sahara, capables d’assurer une présence légère mais permanente dans des territoires immenses.
Le livre possède une valeur documentaire certaine : il éclaire la logique militaire de la conquête et de la domination du Soudan français (actuel Mali) ; il montre le rôle des unités mobiles dans des zones où l’influence française était fragile ; il illustre la manière dont l’armée percevait les sociétés sahéliennes.
Les méharistes, ancêtres des Touaregs aujourd’hui en lutte contre le pouvoir malien (et aussi, ce qu’on dit moins, contre l’Algérie) apparaissent ainsi comme des agents de renseignement et d’influence, mais surtout des interfaces entre la France et les populations nomades.
L’actualisation de ce livre à la lumière du Mali contemporain prend tout son sens. Le Mali actuel est profondément affecté par des frontières héritées qui ont artificiellement réuni des tribus antagonistes. Les Touareg, qui régnaient jadis sur les populations noires africaines, se sont retrouvés, après les indépendances, sous la coupelle desdites populations. Ce qu’ils n’ont jamais accepté. Les déséquilibres ethniques entre le nord et le sud sont séculairement historiques et l’État malien n’a aucune autorité reconnue dans les zones sahariennes.
Les méharistes, en tant que force de contrôle du Nord, préfigurent les difficultés actuelles de gouvernance du Sahara et la dépendance à des forces mobiles extérieures.
Les opérations françaises récentes au Mali ont souvent mobilisé les mêmes zones (Tombouctou, Gao, Kidal), des logiques similaires (mobilité, contrôle des espaces, alliances locales).
Depuis les années 2010, on a une situation de rébellion chronique au nord, une présence de groupes djihadistes alliés de circonstance contre l’Etat malien avec les indépendantistes touaregs, à quoi s’est ajoutée la rupture entre le Mali et la France (fin de Barkhane).
Le livre de Duboc reste un témoignage précis sur des pratiques militaires sahariennes bien comprises. Il développe trois axes principaux : organisation et fonctionnement (composition des unités, hiérarchie, logistique, mobilité dans le désert) ; méthodes opérationnelles (patrouilles longues, reconnaissance, intelligence locale et maintien de l’ordre dans des régions peu accessibles) ; relations avec les populations locales (usage stratégique de la connaissance des tribus et routes caravanières pour la sécurité et la communication militaire). Duboc insiste sur l’importance de la mobilité, de l’autonomie et de l’adaptation au milieu pour une armée légère mais efficace.
La région sahélo-saharienne conserve des contraintes similaires : distances, terrains difficiles, routes limitées. Les concepts de mobilité, d’autonomie et d’intelligence locale restent pertinents pour comprendre les forces mobiles modernes dans le désert (même si les contextes politique et technologique ont changé). Mais qui oserait, de nos jours, conseiller de lire un ouvrage au titre aussi peccamineux ?
Alain Sanders