vendredi 10 avril 2026

Les libres propos d’Alain Sanders


 

Notre mémoire : il y a 370 ans naissait sainte Kateri Tekakwitha (1656-1680), le « lys des Mohawks », baptisée il y a 350 ans (18 avril 1676)

 

Il suffit de passer le pont. Le pont Henri-Mercier. Du nom de cet homme politique (1840-1894) ardent défenseur de l’autonomie provinciale et des valeurs du terroir, Premier ministre du Québec de 1887 à 1891.

Il suffit donc de passer ce pont au-dessus du Saint-Laurent, de rouler 10 miles au sud de Montréal et d’atteindre la réserve mohawk de Kahnawake. Ce qui signifie en mohawk : « Au-dessus des rapides ».

On vient à peine de quitter Montréal, énorme mégapole québécoise et canadienne et c’est un autre monde. Des maisons de bois avec petites terrasses sur le devant et rocking-chairs qui s’y balancent. Des boutiques – on a envie de dire : des trade-posts – où l’on vend de l’artisanat indien et, en souvenir de la grande époque des « coureurs de bois », des peaux et des fourrures.

Un saloon, aussi. Avec, sur fond de musique country, des camionneurs qui boivent un café très allongé (l’alcool est interdit dans toute la réserve), des Mohawks âgés qui passent le temps, des serveuses qui s’activent lentement.

Avant de pousser la porte du saloon, nous nous sommes arrêtés au bureau d’information de la réserve. Pour y découvrir une jeune Indienne aux yeux bleus comme le drapeau québécois et manifestement charmée de voir des Français – curieusement, les touristes n’ont guère l’idée de pousser jusqu’à Kahnawake pour s’intéresser aux Mohawks – et enthousiaste quand on lui eut expliqué que nous venions aussi pour le sanctuaire de la Bienheureuse Kateri Tekakwitha.

Vous ne connaissez pas la Bienheureuse Kateri Tekakwitha ? Alors je vais vous en dire succinctement l’histoire. Tekakwitha – ce n’est que plus tard qu’elle sera baptisée, au sens vrai du terme, Kateri – est née en 1656, à Auriesville, dans l’actuel État de New York. D’un père mohawk et d’une mère algonquine christianisée. En 1660, une épidémie de variole laisse la petite fille orpheline de ses deux parents. Elle-même en réchappe, mais la maladie l’atteindra aux yeux. D’où ce nom de tekakwitha qui signifie en iroquois « Celle-qui-s’ avance en tâtonnant ». Plus tard ses biographes, constatant la puissance d’intercession de cette toute jeune fille, transformeront ce nom en : « Celle-qui-meut-tout-devant-elle ».

Les survivants de l’épidémie de variole lèvent bientôt le camp et vont s’installer plus à l’Ouest, près de l’actuel Fonda (État de New York). Placée sous la protection de son oncle (qui l’avait d’ailleurs confiée à ses épouses, selon la coutume iroquoise), Tekakwitha – en âge de se marier – est bientôt pressée, comme elle est jolie fille, de se choisir un « brave » de la tribu.

À la surprise de ses tantes, et à la grande colère de son oncle, elle va refuser. Dans l’âme de cette petite fille, née d’une mère christianisée (mais qui n’avait pas osé la baptiser, ce rôle étant pour elle celui des Robes noires, des jésuites), chemine déjà le désir d’être chrétienne.

Au printemps 1675, le père Jacques de Lamberville séjourne à la mission de Kahnawake. Tekakwitha vient le voir et lui dire son désir ardent d’être baptisée chrétienne. Le père de Lamberville l’écoute. Et lui explique qu’il faudra d’abord qu’elle suive le « rude apprentissage » des catéchumènes. Contrairement aux caricatures véhiculées sur les jésuites de ce temps qui auraient baptisé à tour de bras les Amérindiens, les missionnaires de la Nouvelle-France éprouvent les adultes qui veulent devenir chrétiens. En 1668, l’un d’eux écrit à ce propos : « Il faut procéder au baptême avec un grand discernement, de peur de faire plus d’apostats que de chrétiens. »

Tekakwitha sera baptisée le matin de Pâques du 18 avril 1676. Elle recevra du père Lamberville le nom de Kateri, en l’honneur de sainte Catherine d’Alexandrie.

Pendant près de deux mois, Kateri put vivre tranquille. Mais les persécutions commencèrent très vite. Comme elle ne va pas travailler aux champs le dimanche, on la traite de paresseuse. Et on la prive de nourriture ce jour-là. Parfois, on lui jette des pierres quand elle se rend à la petite chapelle de Saint-Pierre. Un jour, un « brave », assommé par l’alcool acheté aux Hollandais de Fort-Oranje, fait mine de la frapper à coups de tomahawk.

Face à de telles menaces le père de Lamberville conseille à Kateri d’aller vivre à la mission Saint-François-Xavier, sur la rive sud du Saint-Laurent, face à Montréal. La « fuite » sera organisée par un Indien Onneiout, surnommé « La Poudre chaude », et par un Huron, tous deux chrétiens. À l’automne 1677, Kateri est accueillie dans la mission canadienne.

Après avoir baptisé les adultes, les missionnaires les faisaient attendre plusieurs mois – voire plusieurs années – avant de les admettre à la première communion. Mais le directeur spirituel de Kateri – il sera par la suite son biographe – la fera communier dès le 25 décembre 1677.

Plus tard, Kateri voudra fonder, avec son amie Marie-Thérèse Tegaiaguenta et une Huronne nommée Skarikions, un monastère de religieuses indiennes dans l’Ile-aux-Hérons, sur le Saint-Laurent. On lui objectera son peu d’expérience de la vie chrétienne. Mais elle recevra l’autorisation, le 25 mars 1679, de se consacrer à Jésus dans le monde. Ce fut la dernière joie de sa vie. Ses migraines, séquelles sans doute de la variole contractée autrefois, augmentent considérablement et la laissent sans force.

En mars 1680, ayant entendu parler des pénitences de saint Louis de Gonzague, la jeune Indienne va parsemer sa natte de grosses épines pointues. Son amie, Marie-Thérèse, lui fait valoir que c’est offenser Dieu que de se livrer à de telles pratiques sans la permission de son confesseur. De fait, le père Cholenec lui fait jeter les épines de feu au feu. Mais les forces de Kateri sont déjà bien affaiblies. Le mardi de la Semaine Sainte, le Père lui donne le saint viatique.

Le mercredi matin, Kateri reçoit l’extrême-onction. À trois heures de l’après-midi de ce 17 avril 1680, Kateri entre en agonie. Elle s’éteindra doucement en chuchotant simplement : « Jésus, Marie ». Elle n’avait pas encore 24 ans.

En 1938, la cause de béatification et de canonisation de Kateri Tekakwitha fut portée à Rome. Le 3 janvier 1941, Pie XII déclarera officiellement que la jeune Iroquoise avait pratiqué de façon héroïque toutes les vertus chrétiennes, ce qui lui méritait le titre de Vénérable. Lors du tricentenaire de sa mort, en 1980, elle sera béatifiée par Jean-Paul II étant ainsi, de fait, la première Amérindienne béatifiée par l’Église catholique. Elle sera canonisée par Benoît XVI en 2012.

Nous sommes restés longtemps dans la réserve de Kahnawake où a vécu et où est morte Kateri, le «  lys des Mohawks ». Fascinés que nous étions par cette mission Saint-François-Xavier, fondée en 1667 pour desservir les autochtones catholiques. Les Iroquois n’étaient pourtant pas, eux, à la différence des Hurons, ces « harkis du Nouveau Monde », les amis des Français.

En 1663, les colons français n’étaient pas 3 000 à vivre dans cette Nouvelle-France où, après les expéditions de Jacques Cartier (1491-1557), Samuel de Champlain avait fondé Québec (en 1603). Entre 1627 et 1701, les Iroquois attaquèrent régulièrement les Hurons, les Algonquins et les Montagnais qui avaient choisi la paix française. Aujourd’hui, même si subsiste le souvenir de ces temps troublés, même si les Iroquois sont plutôt anglophones quand les Hurons sont plutôt francophones, les Amérindiens sont toujours partagés entre deux mondes. Et leur souci de préserver leur identité mérite le respect.

Nous avons dit Kateri Tekakwitha. Mais nous pourrions dire un autre Indien, Étienne Tegananokoa, martyrisé parce qu’il était catholique.

Un jour qu’il chasse, en compagnie de son épouse, Suzanne, et d’un de ses compagnons, Tegananokoa tombe dans un piège tendu par un parti de Goyogouins. Capturés, les trois malheureux sont conduits à Onontagné (l’actuel Butternut Creek, État de New York). Ils y seront « accueillis » en ces termes :

— Vous êtes morts ! Ce n’est pas nous qui vous tuons, c’est vous qui vous tuez vous-mêmes puisque vous nous avez quittés pour aller demeurer parmi ces chiens de chrétiens !

La menace n’émeut guère Tegananokoa :

— Il est vrai que je suis chrétien. Mais il n’est pas moins vrai que je me fais gloire de l’être. Faites de moi tout ce qui vous plaira, je ne crains ni vos outrages ni vos tourments. Je donnerai volontiers ma vie pour un Dieu qui a répandu son sang pour moi.

On se jette sur lui. Pour le mutiler à coups de couteaux et de tomahawks :

— Prie ton Dieu ! lui crie-t-on.

— Je le prierai, répond Tegananokoa, faisant le signe de la croix malgré ses mains liées.

On lui coupe les doigts :

— Prie ton Dieu maintenant !

En sang, le jeune martyr esquisse encore un signe de croix. Alors on le traîne près d’un grand feu pour le torturer à l’aide de fers incandescents. On le marque sur tout le corps, on l’attache au poteau de torture. Il a la force de dire : « Mes péchés méritent plus que tout ce que vous pouvez m’infliger. Plus vous me tourmenterez, plus je serai récompensé en l’autre vie ». On l’achève.

Sa mort héroïque, bientôt connue dans toute la région, incita nombre d’Indiens à rejoindre la mission Saint-François-Xavier.

 

Alain Sanders