mercredi 4 mars 2026

Les libres propos d’Alain Sanders


 

L’insupportable indécence des influenceurs coincés à Dubaï qui se redécouvrent « français »

 

Ils étaient partis la bouche pleine de mépris. La France était devenue trop étroite, trop fiscale, trop critique, trop « jalouse » de leur réussite, pas assez halal... Direction Dubaï, ses tours vitrées, ses piscines à débordement et son soleil permanent, son islam conquérant. Là-bas, promettaient-ils, on « respecte les winners ». Là-bas, on ne « punit pas la réussite ». Là-bas, on vit « vraiment ». Là-bas, on peut être moslem sans contraintes.

Et puis le vent a tourné.

Quand les partenariats se raréfient, que les algorithmes se retournent, que les visas deviennent plus compliqués, que la vie coûte plus cher que prévu, que les méchants Iraniens envoient quelques gros pétards, voilà certains de ces exilés fiscaux d’Instagram qui redécouvrent soudain leurs racines. La baguette devient patrimoine sacré. La Sécurité sociale, trésor national. La République, mère nourricière. Ceux qui conspuaient la France la veille en redemandent l’aide et les avantages le lendemain.

Il faut être clair : partir vivre ailleurs est un droit. Mais ce qui choque, ce n’est pas le départ. C’est la posture. Pendant des années, certains influenceurs ont construit leur image sur le dénigrement systématique du pays qui les a vus naître et prospérer. Trop d’impôts. Trop de règles. Trop de contraintes sanitaires. Trop de Français de souche.

Depuis leurs penthouses climatisés, ils expliquaient à leurs abonnés – souvent jeunes, parfois précaires – que la France était un enfer raciste, administratif, fiscal. Que l’intelligence consistait à « « optimiser ». Que le patriotisme était une naïveté de petits blancs infréquentables.

Ce discours n’était pas neutre. Il était performatif. Il validait l’idée que la solidarité est pour les perdants, les losers, et que le succès justifie la fuite.

Et puis viennent les périodes de turbulence. Et la guerre qui frappe, sinon à la porte, au moins dans le voisinage. Des voisins musulmans qui bombardent des musulmans pétés de thunes. Incroyable !

Alors, miracle : les mêmes redécouvrent les « valeurs françaises ». On parle d’« attachement au pays ». On évoque « la famille restée au pays ». On se dit « touché par la solidarité nationale » quand un problème de santé survient. On réclame compréhension, empathie, parfois même protection consulaire et un « rapatriement » vite fait bien fait aux frais de la princesse..

L’indécence naît là : dans cette capacité à instrumentaliser l’appartenance nationale comme un bouton on/off. La France punching-ball puis filet de sécurité

Il est toujours facile de cracher sur un pays quand il vous sert de toile de fond confortable. Les infrastructures, l’école gratuite, la santé, la liberté d’expression, la stabilité juridique : tout cela devient invisible… jusqu’à ce que l’on en mesure l’absence ou le prix ailleurs.

 

Même avant les récents événements et les frappes iraniennes plutôt bégnines, vivre à Dubaï n’était pas qu’une carte postale. C’est aussi un système juridique et social différent, un droit du travail particulier, des libertés plus qu’encadrées. Redisons-le : le problème n’est pas l’expatriation. Il est dans la morale à géométrie variable. On ne peut pas traiter renier son pays quand les affaires marchent, puis l’invoquer comme refuge affectif et institutionnel quand le vent tourne.

La réussite n’est pas un crime. L’optimisation fiscale n’est pas illégale lorsqu’elle respecte la loi. Mais l’exemplarité, elle, ne se décrète pas en story. À force de vendre des vies idéalisées, certains ont oublié qu’ils vendaient aussi un récit : celui d’une réussite coupée de toute responsabilité collective. Or la notoriété crée une influence réelle.

Se redécouvrir français après avoir craché sur la France n’est pas une faute pénale. C’est une faute morale. Elle révèle une conception purement utilitariste de l’appartenance : j’en profite quand ça m’arrange, je la renie quand elle me coûte.

Et peut-être est-ce cela, au fond, qui dérange le plus : non pas qu’ils soient partis (et bon vent !), mais qu’ils n’assument ni le départ, ni le retour, ni les contradictions. La cohérence, elle, ne s’achète pas en duty free.