Kebabs, barbers, ongleries : ces commerces « racisés » que tout le monde voit, mais que personne n’ose interroger vraiment…
Une fois de plus, ça se passe à Grenoble, cette ville sinistrée par une municipalité écologiste calamiteuse. Le 6 février dernier, deux hommes encagoulés pénètrent dans un salon de beauté du centre-ville et balancent une grenade (ils se sont filmés et ont partagé leur « exploit » sur les réseaux sociaux avec du rap en bande-son…). Le procureur bisounours de Grenoble a expliqué que cette grenade n’étant pas été une « grenade offensive » (il y a quand même eu six blessés) elle n’était donc destinée qu’à « intimider » (sic).
Pourquoi intimider des jeunes femmes d’un salon de beauté apparemment sans histoire ? Ont-elles refusé un racket de dealers (il y a un point de deal à 100 mètres de la boutique, ce qui n’a rien d’original dans une ville ou le narcotrafic est quasiment institutionnel) ? Sont-elles les victimes collatérales d’un règlement de compte à la grenobloise ? L’enquête le dira peut-être.
Mais ce « fait divers » est l’occasion de poser quelques questions dérangeantes sur ces officines plus ou moins exotiques qui prolifèrent dans nos centres-villes (alors que les commerces traditionnels périclitent et disparaissent les uns après les autres.
Il suffit de traverser n’importe quelle ville moyenne pour constater le phénomène : kebabs ouverts à toute heure (malgré une clientèle clairsemée), barbers (« barbiers ») qui poussent plus vite que les pharmacies, ongleries quasi vides, mais jamais en faillite. Officiellement, tout va bien. Officieusement, les soupçons sont partout — et pas seulement dans les conversations de comptoir.
Premier signal d’alerte : l’incohérence économique. Comment expliquer qu’un barber puisse payer un loyer élevé, plusieurs salariés, du matériel coûteux, tout en coupant trois cheveux par heure ? Comment certaines enseignes peuvent-elles survivre là où d’autres commerces ferment les uns après les autres ?
Ces questions ne relèvent pas du fantasme : elles sont précisément celles que se posent Tracfin, les services fiscaux et la police judiciaire. Plusieurs enquêtes ont ainsi mis en évidence certains de ces commerces servant de façades pour blanchiment d’argent (stupéfiants, trafic divers), fraude fiscale massive, recyclage de cash ou simple régularisation artificielle de revenus illicites.
Ces activités partagent un point commun : le cash. Beaucoup de cash, peu de traçabilité, des tickets peu détaillés, des comptes souvent opaques. Un terrain idéal pour « nettoyer » de l’argent sale sans trop attirer l’attention… jusqu’à ce que ça déborde.
Les autorités le reconnaissent à demi-mot : certains secteurs sont structurellement plus propices aux dérives. Ce n’est ni « raciste », ni « complotiste », ni « réactionnaire » de le dire : c’est un constat administratif.
Autre réalité moins glamour : le travail dissimulé. Dans certains établissements, les contrôles révèlent régulièrement des salariés non déclarés, des horaires illégaux, des salaires en dessous du minimum, une absence totale de protection sociale.
Les ongleries, en particulier, ont fait l’objet de dossiers accablants, mêlant exploitation de main-d’œuvre étrangère, conditions sanitaires douteuses et dépendance économique totale des employées.
Pourquoi ce sujet est-il si rarement traité frontalement ? Parce qu’il est miné. Par peur de stigmatiser, beaucoup de médias préfèrent l’édulcorer. Résultat : on abandonne le terrain aux rumeurs et on laisse prospérer un malaise collectif.
À force de ne rien dire, on crée exactement ce qu’on prétend combattre : la défiance, le soupçon généralisé, et la confusion entre commerces honnêtes et structures douteuses.
Tous coupables ? Évidemment non. Tous intouchables ? Certainement pas. Il faut le dire clairement : tous les kebabs, barbers ou ongleries ne sont pas des « blanchisseries » à ciel ouvert. Mais oui, certains le sont. Et oui, les autorités le savent.
Refuser d’en parler franchement ne protège ni les entrepreneurs honnêtes, ni les salariés exploités, ni les habitants des quartiers concernés. Cela protège uniquement ceux qui profitent du silence.
Traiter ce sujet avec sérieux, ce n’est pas pointer une origine ou une culture, c’est interroger des modèles économiques anormaux, des zones grises tolérées trop longtemps, et une politique de contrôle parfois timorée. A force de détourner le regard, on finit par ne plus voir que ce qui saute aux yeux.
Alain Sanders