Les libres propos d’Alain Sanders.
Les Kurdes, tombeurs des djihadistes de tout poil, mais alliés sacrifiés : chronique d’une trahison occidentale
Depuis un siècle, le peuple kurde sert de variable d’ajustement aux calculs cyniques des puissances occidentales. Adulés quand ils combattent, oubliés quand ils dérangent, les Kurdes paient le prix fort d’une realpolitik sans mémoire ni morale. La France macroniste, qui aime se draper dans les habits des droits de l’homme, n’échappe pas à cette faillite dont elle est un des éléments emblématiques.
La langue kurde est d’origine indo-européenne. Elle est écrite depuis le XIIe siècle. Les Kurdes sont les descendants des Mèdes arrivés du nord de l’Europe 800 ans avant J.-C. Ils mirent à bas la puissance assyrienne en prenant Ninive en 612 avant notre ère. Ils fondèrent un puissant royaume, mais furent écrasés par les Perses au VIe siècle avant J.-C. Ils furent islamisés par la force à partir du début du VIIe siècle. Ils furent « répartis » entre plusieurs Etats. Le Kurdistan, à savoir le territoire où vivent des Kurdes (Irak, Iran, Turquie, Syrie) est vaste comme la France. Dans les années de guerre froide, le colonel Turkes, fanatique turc à en faire pâlir Erdogan de jalousie déclarait froidement à ceux qui préconisaient qu’il se calme un peu dans sa haine des Kurdes : « Qu’ils s’adressent aux Nations-Unies pour leur trouver une patrie en Afrique. Sinon qu’ils demandent de nos nouvelles aux Arméniens ! »
Lorsque l’État islamique semait la terreur en Irak et en Syrie, ce sont les combattants kurdes — hommes et femmes (ces dernières en première ligne dans des unités spécifiques) — qui ont tenu la ligne de front. Sous-équipés, souvent abandonnés à eux-mêmes, ils ont versé leur sang pour stopper une menace qui visait aussi Paris, Londres, Bruxelles ou Berlin. À ce moment-là, les capitales occidentales ne tarissaient pas d’éloges sur le courage et l’héroïsme du peuple kurde « rempart contre la barbarie ».
Mais une fois l’ennemi commun affaibli, le masque est tombé. Les Kurdes sont redevenus ce qu’ils ont toujours été pour les grandes puissances : un problème diplomatique, une gêne stratégique, un « peuple de trop ». L’abandon des Kurdes syriens face aux offensives turques est l’un des épisodes les plus honteux de la diplomatie occidentale récente. Pour préserver l’alliance avec Ankara — membre de l’OTAN (sic), supposé partenaire commercial et « verrou migratoire » — l’Occident a fermé les yeux sur les bombardements, les déplacements forcés de populations, les exactions monstrueuses de milices supplétives.
La France, pourtant prompte à dénoncer les violations des droits humains ailleurs, s’est contentée de déclarations creuses et d’une piètre indignation dérisoire. Pas de sanctions sérieuses, pas de protection effective, pas de reconnaissance politique du projet kurde d’autonomie démocratique. Le message est clair : les principes s’arrêtent là où commencent les intérêts.
Ce n’est pas une erreur ponctuelle, mais une constante historique. Du traité de Sèvres enterré au XXᵉ siècle aux abandons successifs en Irak, en Syrie, en Iran ou en Turquie, les Kurdes ont été promis à l’autodétermination avant d’être systématiquement sacrifiés sur l’autel de la stabilité régionale — une stabilité fictive qui n’a jamais empêché, et tout au contraire, les guerres.
La France, héritière jadis d’une certaine influence au Moyen-Orient, porte une responsabilité particulière. Elle a utilisé les Kurdes quand cela l’arrangeait, mais n’a jamais eu le courage politique d’assumer une protection durable ni de défendre réellement leur droit à exister comme peuple.
Abandonner les Kurdes à leurs bourreaux récurrents, ce n’est pas seulement trahir des alliés militaires. C’est trahir une idée : celle qu’un peuple qui lutte pour sa survie, pour l’égalité femmes-hommes, pour un modèle politique pluraliste dans une région martyrisée par l’islam totalitaire, mérite d’être soutenu. En les laissant seuls face aux chars, aux drones et à l’effacement culturel, l’Occident envoie un signal glaçant : le courage ne protège de rien, la loyauté ne vaut pas grand-chose, contentez-vous de crever (et si possible en silence).
Les Kurdes n’oublient pas. Ils savent que les grandes puissances reviendront un jour quémander leur aide, leurs combattants, leur territoire. La question n’est pas de savoir si l’Occident les trahira à nouveau, mais s’il trouvera encore quelqu’un pour y croire. Et la France, si fière de ses valeurs universelles, devra alors répondre de ces silences devenus assourdissants.
Alain Sanders