La relation entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky traverse une nouvelle crise majeure. En quelques jours, les tensions entre Washington et Kiev ont pris une dimension particulièrement préoccupante : menace de réduire le partage du renseignement américain, désaccord sur les frappes ukrainiennes contre les installations pétrolières russes et déclaration du président américain appelant l’Ukraine à se choisir un nouveau dirigeant ! Au cœur de cette confrontation se trouve une question décisive : les États-Unis cherchent-ils encore à aider l’Ukraine à résister à l’agression russe, ou privilégient-ils, désormais ouvertement, un accord inique (et à bien des égards contre-nature) avec Moscou, quitte à livrer le peuple ukrainien à la soldatesque stalino-poutinienne ?
Le 10 octobre, Donald Trump a grossièrement estimé que l’Ukraine devrait se doter d’un nouveau président. Il reproche à Zelensky de ne pas avoir conclu d’accord pour mettre fin à la guerre et de poursuivre les frappes contre les raffineries russes, malgré les demandes américaines. La crise s’est cristallisée autour d’un accord annoncé entre Washington et Moscou concernant les exportations de gazole russe. Cette entente prévoit un assouplissement des sanctions américaines sur les exportations russes de gazole, dans un contexte de tensions sur les marchés énergétiques mondiaux. Une telle décision va procurer des ressources supplémentaires à la Russie alors que ses forces continuent de bombarder le territoire ukrainien.
Zelensky a vivement contesté cette orientation. Il estime, à juste raison, que l’allègement des sanctions envoie à Vladimir Poutine un signal favorable, au moment même où les frappes russes continuent de faire de nombreuses victimes civiles. Une attaque très meurtrière a notamment frappé Zaporijjia le 10 octobre dernier.
Le désaccord dépasse donc une simple querelle personnelle. Il porte sur la manière de conduire la guerre, sur les moyens de contraindre Moscou à négocier et sur la nature même de la paix recherchée par Washington. L’élément le plus inquiétant concerne la coopération militaire et le partage du renseignement. D’après le Financial Times, des représentants américains ont averti les négociateurs ukrainiens que les frappes contre les raffineries russes pourraient entraîner une interruption de renseignements essentiels à la défense ukrainienne.
Cette menace est particulièrement lourde de conséquences. Dans une guerre où la détection des mouvements ennemis, le repérage des objectifs et l’anticipation des attaques sont essentiels, le renseignement américain constitue un atout stratégique pour Kiev. Une réduction de cette coopération pourrait compliquer, voire entraver, la préparation des opérations ukrainiennes et annihiler les capacités de défense du pays.
Washington entend ainsi utiliser son poids militaire pour obtenir un changement de comportement de la part de l’Ukraine. L’administration Trump considère que les attaques contre les infrastructures pétrolières russes compliquent ses efforts diplomatiques et ses objectifs énergétiques. Mais, du point de vue ukrainien, ces installations contribuent aussi au financement de l’effort de guerre russe. Il ne peut être demandé à ses forces de renoncer à certains moyens de pression pendant que les bombardements russes se poursuivent. Le risque est celui d’un cercle vicieux : plus Washington fait pression sur Kiev, plus la confiance entre les deux alliés s’érode ; plus cette confiance se dégrade, plus la coordination militaire et diplomatique devient difficile.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump, dont le tropisme poutinien est devenu criant, a fait de la fin de la guerre une priorité affichée. Sa méthode (si on peut encore parler de méthode) repose sur la négociation directe, la pression exercée sur Kiev et la recherche d’un compromis qu’il puisse présenter comme un succès diplomatique. Cette approche se heurte à un problème fondamental : les objectifs de Moscou et ceux de Kiev restent diamétralement opposés. L’Ukraine veut préserver sa souveraineté, son territoire et sa capacité à empêcher une nouvelle invasion. La Russie entend, quant à elle, maintenir ses conquêtes et peser durablement sur les choix stratégiques de son voisin. Un accord conclu sans garanties solides pour l’Ukraine pourrait donc mettre fin aux combats sans résoudre les causes du conflit. Il pourrait également laisser à la Russie le temps de reconstituer ses forces avant une éventuelle reprise des hostilités. Le risque, pour Zelensky, est que Washington considère désormais le gouvernement ukrainien comme un obstacle à la conclusion rapide d’un accord, plutôt que comme le partenaire directement concerné par les conditions de la paix.
Il convient néanmoins de distinguer les faits de leur interprétation : les déclarations de Trump et les pressions rapportées par la presse témoignent d’une confrontation réelle, mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à démontrer, au moins pour l’heure, qu’un accord secret définitif aurait été conclu entre Washington et Moscou sur le sort territorial de l’Ukraine.
Pour les Européens, cette crise confirme l’urgence de renforcer leur capacité à soutenir l’Ukraine indépendamment des fluctuations de la politique américaine. L’Union européenne a réaffirmé, le 18 juin 2026, son soutien à l’indépendance, à la souveraineté et à l’intégrité territoriale ukrainiennes. Elle a également insisté sur la nécessité de garanties de sécurité crédibles et sur le principe selon lequel l’avenir de l’Ukraine ne peut être décidé sans elle.
Mais les déclarations politiques ne suffisent pas. Pour compenser une éventuelle diminution de l’engagement américain, les pays européens devraient pouvoir fournir des moyens de défense aérienne, des munitions, des équipements militaires et des financements sur la durée. Ils devraient également répondre aux besoins de renseignement et aux autres capacités pour lesquelles l’Ukraine dépend de ses partenaires. Cette tâche est considérable. Les capacités militaires européennes ne remplacent pas automatiquement celles des États-Unis, et une réorganisation de l’aide demanderait du temps, des investissements et une coordination politique étroite.
Un désengagement américain, même partiel, ne signifierait donc pas nécessairement la fin du soutien occidental à l’Ukraine. Il pourrait toutefois en modifier profondément l’équilibre, en transférant une part plus importante de la charge financière et militaire vers les Européens.
Pour Zelensky, la situation est particulièrement délicate. Il doit poursuivre la défense de son pays tout en évitant une rupture avec son principal partenaire militaire historique. Accepter les exigences américaines sans garanties suffisantes pourrait être perçu en Ukraine comme une concession dangereuse. Les rejeter risque, à l’inverse, d’entraîner de nouvelles pressions sur l’aide et la coopération militaire. Le président ukrainien se trouve ainsi confronté à une équation difficile : comment négocier sans apparaître contraint d’accepter une paix défavorable, et comment poursuivre la résistance sans perdre le soutien indispensable à sa capacité de défense ?
La déclaration de Trump sur « la nécessité de remplacer le président ukrainien » ajoute une dimension politique à cette confrontation. Elle soulève la question de la liberté de choix des Ukrainiens dans la conduite de leur propre pays. En droit et en principe, la désignation des dirigeants ukrainiens relève des institutions et des citoyens ukrainiens, non du président américain.
Pour Washington, réduire les coûts de la guerre, limiter les tensions internationales et stabiliser les marchés énergétiques constitue un ensemble d’objectifs politiques et économiques importants. Pour Kiev, la priorité est de mettre fin aux combats sans ouvrir la voie à une nouvelle agression. Pour les Européens, l’enjeu est également de préserver la sécurité du continent et de maintenir le principe selon lequel les frontières ne peuvent être modifiées par la force.
Ces objectifs ne sont pas forcément incompatibles, mais ils exigent des garanties concrètes. Un cessez-le-feu, des mécanismes de contrôle, des engagements de sécurité crédibles et des dispositions permettant d’éviter une reprise des hostilités seraient déterminants pour juger la solidité d’un éventuel accord. Sans ces garanties, une trêve pourrait simplement reporter le conflit.
Les événements des 9 et 10 octobre 2026 donnent du poids à l’expression « lâchage de Zelensky » : Trump a durci ses attaques contre le président ukrainien, a privilégié un arrangement énergétique avec Moscou contesté par Kiev et a laissé planer la menace d’une réduction de la coopération en matière de renseignement.
À la fin septembre, l’administration Trump s’était encore engagée à utiliser la quasi-totalité des 400 millions de dollars d’aide militaire autorisés par le Congrès, même si les livraisons demeuraient limitées sur certains équipements essentiels. A suivre…
Le véritable tournant se mesurera moins aux déclarations présidentielles qu’aux décisions concrètes : maintien ou interruption du renseignement, livraison effective des armes, évolution des sanctions contre Moscou et contenu des garanties de sécurité proposées à Kyiv.
Pour l’Ukraine, l’enjeu est vital. Pour l’Europe, il est stratégique. Et pour Washington, cette crise pose une question centrale : peut-on prétendre garantir une paix durable en affaiblissant la position de négociation du pays qui subit l’invasion ?
Alain Sanders