lundi 19 octobre 2026

Les libres propos d’Alain Sanders : Samuel Bernard (sic) et Dominique Paty (re-sic) : quand le ministre de l’Éducation nationale fait l’appel à l’envers

Il paraît que l’École doit apprendre aux élèves à maîtriser la langue, à connaître l’histoire et à respecter la mémoire. Édouard Geffray vient de nous rappeler qu’au sommet de l’institution, on peut aussi se prendre les pieds dans le registre des morts.

 Car il fallait oser ! En évoquant les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, deux professeurs victimes du terrorisme islamiste, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a réussi un curieux exercice de permutation patronymique : « Samuel Bernard et Dominique Paty ». Deux noms mélangés, deux identités télescopées, et une déclaration officielle qui donne soudain à la mémoire nationale des allures de puzzle mal assemblé.

On connaissait les erreurs de casting, les couacs de communication et les bourdes ministérielles. Voici désormais le professeur de l’Éducation nationale qui, au moment même de rendre hommage à ses collègues assassinés, semble avoir confondu les fiches de présence. Un petit tour de passe-passe avec les noms, comme si l’on pouvait redistribuer les cartes de la tragédie sans en brouiller le sens. Bien sûr, un lapsus n’est pas un crime. La langue fourche, la fatigue existe, et nul n’est à l’abri d’une erreur. Il serait absurde de prétendre qu’une inversion de noms révèle à elle seule une quelconque intention méprisante. Mais enfin, il y a des moments où l’on est en droit d’attendre d’un ministre autre chose qu’une approximation de fin de conseil de classe.

Car nous ne parlons pas ici de deux auteurs dont on aurait interverti les titres dans une bibliographie. Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, a été assassiné le 16 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine. Dominique Bernard, professeur de lettres, a été tué le 13 octobre 2023 à Arras. Deux hommes, deux parcours, deux assassinats, deux histoires singulières que la France a le devoir de nommer correctement. Leurs noms ne sont ni interchangeables ni les pièces d’un jeu de Scrabble ministériel. Et c’est précisément là que le bât blesse : le ministre n’est pas un passant pris au dépourvu devant un micro. Il est le responsable politique chargé de l’Éducation nationale, celui dont la fonction implique de défendre l’école, ses personnels et la transmission de la mémoire. À ce titre, on pouvait espérer qu’il ait révisé la leçon avant de monter en chaire.

La scène a quelque chose d’ironiquement cruel. Dans une institution où l’on réclame aux élèves de la rigueur, où l’on corrige les confusions entre les dates, les auteurs et les événements, le professeur en chef se trompe de noms au moment de parler de deux enseignants assassinés. À ce rythme, il faudra bientôt prévoir, dans les éléments de langage ministériels, une fiche de révision : qui est qui, qui a été tué quand, et surtout comment éviter de transformer un hommage en exercice de permutation.

On imagine déjà le commentaire sur une copie : « Connaissances présentes, mais confusion regrettable dans l’identification des personnes. Effort à poursuivre. » Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’une note sur vingt. Il s’agit de mémoire collective, de familles endeuillées et d’une profession qui n’a pas besoin qu’on lui rappelle, par une maladresse supplémentaire, combien elle peut être exposée et combien sa reconnaissance officielle compte.

Le plus désolant serait de réduire l’affaire à une polémique de réseaux sociaux, avec ses indignations instantanées et ses procès en incompétence à la chaîne. La critique mérite mieux qu’un concours de sarcasmes. Elle porte sur une exigence élémentaire : quand la France rend hommage à ses morts, elle doit commencer par savoir les nommer.

Geffray pourra toujours invoquer le lapsus, et ce sera sans doute la meilleure explication. Mais l’explication n’efface pas l’impression laissée. À force de discours sur les valeurs, les commémorations et le devoir de mémoire, on finit par oublier que la première marque de respect tient parfois à une chose toute simple : prononcer correctement le nom de celui dont on honore le sacrifice.

Dans une salle de classe, on appellerait cela une erreur d’inattention. Dans un ministère, cela devient une erreur de communication. Et lorsqu’il s’agit de deux professeurs massacrés, la formule la plus juste est peut-être la plus sévère : une bourde que l’on aurait pu éviter en prenant le temps de relire sa leçon. La mémoire n’est pas un exercice de permutation. Et les noms des morts ne sont pas des variables d’ajustement du discours politique.


Alain Sanders