La question des îles Kouriles constitue l’un des plus anciens contentieux territoriaux d’Asie orientale. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon et la Russie — auparavant l’Union soviétique — s’opposent au sujet de quatre îles situées à l’extrémité méridionale de l’archipel : Etorofu (Iturup), Kunashiri (Kounachir), Shikotan et les îlots Habomai. Au Japon, ces territoires sont désignés sous le nom de « Territoires du Nord ».
Il convient toutefois de préciser un point essentiel : le Japon ne revendique pas l’ensemble des îles Kouriles. Sa revendication porte seulement sur ces quatre îles méridionales que Tokyo considère comme historiquement distinctes de l’archipel des Kouriles auquel il a renoncé en 1951. La Russie, de son côté, considère les quatre îles comme faisant partie intégrante des Kouriles et affirme que leur souveraineté lui a été attribuée à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.
Le débat ne peut donc être compris qu’en retraçant l’évolution des frontières russo-japonaises depuis le XIXe siècle, puis en examinant les accords conclus pendant et après la Seconde Guerre mondiale.
1. Les premiers liens japonais avec les îles méridionales
Les autorités japonaises rappellent que les quatre îles méridionales étaient connues, explorées et administrées par le Japon avant l’établissement d’une présence russe durable dans cette région. Selon les documents historiques présentés par le gouvernement japonais, le domaine de Matsumae, dans le nord du Japon, reconnaissait déjà les quatre îles comme relevant de son autorité au début du XVIIe siècle. À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, le shogunat Tokugawa renforça cette administration et exerça un contrôle direct sur les territoires concernés. Cette présence historique avérée constitue l’un des principaux arguments japonais. Tokyo soutient notamment que la frontière entre les deux puissances n’a pas été imposée unilatéralement par le Japon, mais définie par des accords bilatéraux avec la Russie.
2. Le traité de Shimoda de 1855 : une première frontière russo-japonaise
Le premier grand jalon juridique est le traité de Shimoda, signé le 7 février 1855 entre le Japon et l’Empire russe. Ce traité établit une frontière entre les deux États dans l’archipel : elle passe entre Etorofu et Uruppu (Urup). Ainsi, Etorofu et les îles situées au sud sont considérées comme japonaises, tandis qu’Uruppu et les îles situées au nord relèvent de la Russie. Pour Tokyo, cet accord est particulièrement important puisqu’il ne s’agit pas d’une simple revendication historique : la frontière a été officiellement reconnue par les deux États. Des documents diplomatiques américains de l’époque de l’après-guerre confirmaient également que le traité de 1855 divisait les Kouriles entre les deux pays au niveau du détroit d’Etorofu. Le Japon en tire donc un argument central : si Etorofu se trouvait au sud de la frontière reconnue par la Russie en 1855, sa souveraineté japonaise ne serait pas née d’une conquête moderne, mais d’un accord international.
3. Le traité de Saint-Pétersbourg de 1875
La situation change en 1875 avec le traité d’échange de Sakhaline contre les Kouriles, également appelé traité de Saint-Pétersbourg. Le Japon et la Russie décident alors de régler leurs différends concernant Sakhaline et les Kouriles. Le Japon abandonne ses droits sur l’ensemble de l’île de Sakhaline, tandis que la Russie cède au Japon les îles Kouriles qu’elle possède. Le traité énumère 18 îles, allant de Shumshu, au nord, jusqu’à Uruppu, au sud. Cette disposition fait passer l’ensemble de ces îles sous souveraineté japonaise. Pour le Japon, cet accord possède une importance particulière : les quatre îles aujourd’hui revendiquées — Etorofu, Kunashiri, Shikotan et Habomai — ne figurent pas dans la liste des 18 îles transférées. Tokyo en déduit qu'elles étaient déjà considérées comme japonaises et qu'elles étaient donc juridiquement distinctes des « Kouriles » concernées par l'échange. C'est sur cette distinction terminologique et juridique que repose une grande partie de l'argumentation japonaise contemporaine.
4. La période de domination japonaise
À partir de la fin du XIXe siècle, les îles concernées sont intégrées à l'administration japonaise. Etorofu et Kunashiri font notamment partie des subdivisions administratives de Hokkaidō, tandis que Shikotan et les Habomai sont rattachés à la région de Nemuro. Cette administration japonaise se poursuit pendant plusieurs décennies, jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon souligne donc une continuité entre les traités de 1855 et de 1875, l'administration japonaise effective des territoires et leur intégration dans les structures administratives nationales. Pour Tokyo, ces éléments démontrent que les quatre îles ne constituaient pas des territoires acquis par le Japon à la suite d'une guerre d'agression, mais des territoires dont la souveraineté japonaise était établie avant 1945.
5. Le tournant de 1945 : l’intervention soviétique
La question devient beaucoup plus complexe à la fin de la Seconde Guerre mondiale En février 1945, les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Union soviétique concluent les accords de Yalta. Une clause prévoit que « les îles Kouriles » seront remises à l'Union soviétique après la défaite du Japon. Moscou considère que cette disposition constitue l'une des bases de sa souveraineté sur l'ensemble des Kouriles. Mais le Japon conteste l'interprétation selon laquelle les quatre îles méridionales seraient comprises dans cette expression. Son argument est que les accords de Yalta ne définissaient pas précisément ce que recouvrait géographiquement l'expression « îles Kouriles ». Le débat porte donc notamment sur la question de savoir si Etorofu, Kunashiri, Shikotan et Habomai faisaient juridiquement partie des territoires promis à l'Union soviétique.
6. L'occupation soviétique de 1945
L'Union soviétique déclare la guerre au Japon le 8 août 1945 et lance son offensive contre les territoires japonais du nord-est. Les forces soviétiques prennent progressivement le contrôle des îles Kouriles et occupent les quatre îles méridionales entre la fin août et le début septembre 1945. Pour le Japon, cette occupation est illégitime. Tokyo fait valoir que l'offensive soviétique a commencé après l'entrée en guerre de l'URSS contre le Japon et que l'occupation des quatre îles ne peut être assimilée à une acquisition territoriale juridiquement valable.
7. Le traité de paix de San Francisco de 1951
Un autre élément juridique majeur est le traité de paix de San Francisco de 1951. Son article 2(c) prévoit que le Japon renonce à « tous droits, titres et revendications » sur les îles Kouriles ainsi que sur la partie de Sakhaline et les îles adjacentes sur lesquelles le Japon avait acquis la souveraineté à la suite du traité de Portsmouth de 1905. La difficulté vient une nouvelle fois de la définition des « Kouriles ». Le Japon soutient que les quatre Territoires du Nord n'étaient pas inclus dans la catégorie des Kouriles mentionnée dans le traité. Cette position est notamment confortée par des documents diplomatiques américains de l'époque : une analyse du Département d'État américain de 1949 relevait déjà que la question juridique centrale était précisément de déterminer ce que signifiait l'expression « Kurile Islands » dans les différents accords internationaux. Un élément important est que l'Union soviétique n'a pas signé le traité de San Francisco. Le règlement territorial entre Tokyo et Moscou n'a donc pas été établi par ce traité bilatéralement.
8. La déclaration soviéto-japonaise de 1956
En 1956, le Japon et l'Union soviétique rétablissent leurs relations diplomatiques grâce à la Déclaration commune soviéto-japonaise. Son article 9 prévoit que les deux États poursuivront les négociations en vue de la conclusion d'un traité de paix. Surtout, l'Union soviétique accepte de transférer à terme Shikotan et les îles Habomai au Japon, après la conclusion d'un traité de paix. Cette disposition est particulièrement intéressante pour l'histoire du contentieux. Elle montre qu'en 1956, Moscou reconnaissait au minimum l'existence d'une question territoriale concernant deux des quatre îles. En revanche, Etorofu et Kunashiri ne sont pas mentionnées comme devant être transférées. C'est précisément sur ces deux îles que le désaccord est demeuré le plus profond. La déclaration de 1956 n'a donc pas mis fin au différend, mais elle constitue encore aujourd'hui un document majeur dans l'argumentation japonaise.
9. Les principaux arguments historiques du Japon
La revendication japonaise repose essentiellement sur plusieurs éléments qui se renforcent mutuellement.
Premièrement, Tokyo invoque une présence et une administration japonaises anciennes sur les quatre îles.
Deuxièmement, le traité de Shimoda de 1855 établissait explicitement la frontière russo-japonaise entre Etorofu et Uruppu.
Troisièmement, le traité de 1875 organisait une nouvelle répartition des territoires entre les deux pays, tout en distinguant les quatre îles méridionales des 18 îles expressément désignées comme les Kouriles dans le traité.
Quatrièmement, les quatre îles furent administrées par le Japon jusqu'en 1945.
Cinquièmement, le Japon considère que les accords de Yalta et le traité de San Francisco ne permettent pas d'établir que ces quatre territoires ont été juridiquement transférés à l'Union soviétique.
Sixièmement, Tokyo souligne la déclaration commune de 1956, dans laquelle l'Union soviétique acceptait de transférer Shikotan et Habomai après la conclusion d'un traité de paix.
10. Pourquoi le différend demeure-t-il sans solution ?
Le problème résulte en grande partie de l'absence d'un document unique apportant une réponse incontestable aux deux parties. Les traités du XIXe siècle donnent au Japon des arguments solides concernant l'histoire de la souveraineté et la définition des frontières. À l'inverse, la Russie s'appuie sur les accords de la Seconde Guerre mondiale et sur son contrôle effectif des territoires depuis 1945.
À cela s'ajoute une réalité géopolitique : la Russie exerce aujourd'hui le contrôle effectif des quatre îles, tandis que le Japon continue d'en revendiquer la souveraineté. Le différend a empêché jusqu'à présent la conclusion d'un traité de paix définitif entre les deux pays depuis la Seconde Guerre mondiale. La déclaration de 1956 avait pourtant ouvert la voie à un compromis, puisque Moscou avait accepté le principe d'un transfert de Shikotan et Habomai. Mais les négociations ultérieures n'ont pas permis de parvenir à un règlement global.
Sur le plan historique, Tokyo peut s'appuyer sur une argumentation particulièrement structurée : présence japonaise ancienne, administration effective, frontière reconnue par le traité de Shimoda de 1855, réorganisation territoriale de 1875 et continuité administrative jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En définitive, le Japon dispose d'une base historique et conventionnelle importante pour soutenir sa revendication sur les quatre îles.
L'actualité montre d'ailleurs que le dossier reste très sensible : le 13 août dernier, Poutine s'est rendu sur l'île d'Etorofu/Iturup, provoquant la colère de Tokyo. Embourbé en Ukraine, le maitre du Kremlin tente de faire illusion là où il pense pouvoir encore faire un peu illusion…
Alain Sanders