Complètement à l’Est ! de Jean-Christophe Buisson : quand la slavophilie délirante devient une grille de lecture poutiniste décomplexée
Il y a des livres qui racontent un monde. Et puis il y a ceux qui révèlent surtout le regard de leur auteur sur ce monde. Complètement à l'Est !, de Jean-Christophe Buisson, appartient indéniablement à la seconde catégorie. Historien, grand reporter, écrivain voyageur et directeur adjoint du Figaro Magazine, Buisson rassemble ici une quarantaine de textes écrits au fil de trois décennies, consacrés à cette Europe orientale qui constitue son territoire de prédilection : Serbie, Russie, Balkans, Arménie, Roumanie, Ukraine, Danube, Sibérie…
Le livre possède une qualité évidente : Buisson connaît son sujet parce qu'il a parcouru l 'Est. Il y est allé, y a rencontré des hommes, observé des paysages, interrogé des témoins. Son regard est celui d'un homme qui refuse de considérer l'Europe orientale comme une périphérie exotique de notre continent. Soit. Mais c'est précisément là que commence le débat. Car à force de regarder « vers l'Est », Buisson en est venu à regarder « contre l'Ouest ».
Il n’est pas faux de dire que l'Europe occidentale a longtemps regardé les Balkans, la Russie ou les pays issus de l'ancien bloc soviétique avec un mélange de condescendance, d'incompréhension et de désintérêt. Buisson s'inscrit contre cette attitude. Il rappelle que l'Europe ne s'arrête pas à Vienne, que son histoire ne commence pas avec Bruxelles et que la civilisation européenne possède aussi des racines byzantines, orthodoxes, slaves et balkaniques.
Mais une réhabilitation peut facilement se transformer en réhabilitation à charge. À mesure que l'Est devient le lieu de la mémoire, de la profondeur historique, du tragique et de la fidélité aux traditions, l'Ouest tend chez Buisson à devenir celui de l'amnésie, du confort, de l'aveuglement et du renoncement. C'est là que le Buisson voyageur devient un idéologue engagé… complètement à l’Est.
Car l'opposition entre un « Est authentique » et un « Ouest décadent » est une vieille tentation intellectuelle. Elle traverse une partie de la pensée slavophile depuis le XIXe siècle : à une civilisation occidentale jugée rationaliste, individualiste et matérialiste s'opposerait un monde slave plus organique, spirituel, communautaire et enraciné.
La Russie occupe dans cet imaginaire une place particulière. Le problème n'est pas d'aimer la Russie. Il est parfaitement légitime de considérer la littérature russe, son histoire, sa musique, son art ou sa civilisation comme une composante majeure de l'Europe. Le problème commence lorsque « comprendre la Russie » finit par signifier essentiellement comprendre ses raisons d'avoir forcément raison.
La fascination pour la supposée profondeur historique russe conduit Buisson à une forme de romantisme politique : il oppose alors une Russie tragique, blessée par l'histoire et obsédée par sa sécurité, à un Occident superficiel qui ne comprendrait rien à ses traumatismes. Comprendre les « traumatismes russes » n'oblige pas à les transformer en justification politique. Comprendre l'histoire de l'expansion russe ne signifie pas accepter la conception impériale qui peut en découler. Comprendre le sentiment fantasmé d'encerclement de Moscou ne dispense pas de regarder les peuples situés autour de la Russie comme des sujets historiques à part entière.
C'est la faiblesse fondamentale de la grille buissonienne : elle est juste lorsqu'elle restitue la profondeur historique des peuples de l'Est, mais elle devient insoutenable lorsqu'elle transforme cette profondeur historique en clef explicative quasi générale du présent. Le passage consacré à « La Russie et l'Ukraine », écrit en février 2022, est évidemment l'un des textes les plus significatifs pour juger le livre aujourd'hui. L'éditeur le présente lui-même comme un des grands récits géopolitiques de l'ensemble. Et c’est là que le Buisson ardent, et ardemment poutiniste, montre le bout de son nez (lui qui regrette par ailleurs la disparition de la Yougoslavie où se déploya contre les Croates, les Slovènes, les Bosniaques, la dernière armée rouge en ordre de bataille avant l’entrée en lice de Moscou contre Kiev !).
L'Ukraine constitue précisément le point où la fascination pour les continuités historiques russes rencontre une question politique brûlante : un passé commun donne-t-il à une puissance le droit de définir l'avenir d'un autre peuple ? Poser la question, c’est y répondre : l'histoire ukrainienne ne peut pas être réduite à une simple préhistoire de la Russie moderne. L'Ukraine possède sa propre trajectoire politique, culturelle, nationale, identitaire. Et elle était un pays constitué quand Moscou n’était encore qu’un gros bourg crasseux.
Le risque d'une lecture excessivement slavophile est de transformer les frontières historiques, les héritages religieux et les populations mêlées en arguments contre l'existence politique autonome des nations concernées. C'est ce qu'il faut refuser. La proximité historique n'est pas une propriété politique.
La France et l'Allemagne ont une histoire commune extraordinairement dense. Cela ne signifie pas que Berlin pourrait décider de l'avenir de Paris. Les Polonais, les Ukrainiens, les Baltes, les Géorgiens ou les Arméniens ne deviennent pas moins sujets de leur propre histoire parce qu'ils ont longtemps appartenu à des empires dont Moscou fut l'un des centres.
Il existe chez Buisson une tentation du grand récit : les civilisations, les peuples, les fidélités, les trahisons, les empires, les blessures historiques. Le réel est moins romanesque. Il est fait de contradictions, de compromis, d'intérêts économiques, de minorités, de dissidents, de citoyens ordinaires qui ne correspondent pas toujours à la grande fresque civilisationnelle.
La Russie n'est pas seulement Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski, les steppes, la Grande Guerre patriotique, les cosaques et la mémoire impériale. La Russie, ce sont aussi des citoyens qui ont combattu le pouvoir communiste puis stalino-poutiniste, des journalistes assassinés, des opposants emprisonnés, des exilés, des minorités nationales persécutées, des Russes qui ne partagent pas la vision poutinienne de leur pays.
De la même manière, la Serbie ne se résume pas à ses prétendues blessures historiques (d’autant qu’elle a elle-même infligé de terribles blessures historiques à tous les peuples des Balkans). Et les Balkans ne sont pas uniquement les victimes tragiques d'une incompréhension occidentale.
C'est un paradoxe que les admirateurs passionnés de l'Est oublient parfois : vouloir défendre ces peuples contre le regard condescendant de l'Occident peut conduire à les enfermer dans une autre caricature, celle du peuple éternellement enraciné, mystique, viril, tragique et rebelle. L'Est mérite mieux que cela.
L'Europe réelle est faite d'héritages contradictoires : Rome et Byzance, Athènes et Jérusalem, Paris et Moscou, Berlin et Belgrade, Varsovie et Kiev. Elle n'a pas besoin de choisir entre l'Occident et l'Est comme entre deux civilisations étrangères.
C'est la limite ultime de Complètement à l'Est ! : à force de vouloir réhabiliter l'Est, Buisson
contribue à la séparation mentale qu'il prétend combattre. Les « agents d’influence » sont tout sauf des imbéciles. Et Buisson est tout sauf un imbécile. Mais on le voit tellement arriver de loin avec son narratif bien rodé (et désormais émoussé) qu’on s’abstiendra de le prendre en auto-steppe.
Alain Sanders