Quand la franc-maçonnerie s’invite sous l’Arc de Triomphe, une question s’impose : au nom de qui, au nom de quoi ?
Il y a des symboles que l’on ne manipule pas impunément. La Flamme du Soldat inconnu, sous l’Arc de Triomphe, n’est ni un décor républicain, ni l’accessoire d’une communication institutionnelle. Depuis le 11 novembre 1923, elle est ravivée chaque soir en mémoire des combattants français et alliés morts au champ d’honneur. La cérémonie relève du Comité de la Flamme qui réunit plusieurs centaines d’associations.
Alors une question, aussi simple que dérangeante, mérite d’être posée : à quel titre le Grand Maître du Grand Orient de France est-il venu raviver cette Flamme ?
Le 30 août 2026, Guillaume Trichard, fraîchement réélu Grand Maître du Grand Orient de France, a accompli ce geste solennel sous l’Arc de Triomphe. Il a également déposé une gerbe au nom de son obédience. Le Grand Orient présente cette participation comme une première dans son histoire. Et c’est précisément là que commence le scandale. Le Soldat inconnu appartient-il à une obédience maçonnique ? Non. Il appartient à la mémoire nationale. La Flamme n’a pas été créée pour célébrer une philosophie, une confession, un parti, une association ou une obédience. Elle a été conçue comme un hommage permanent au sacrifice des combattants.
La présence du Grand Orient n’est certes pas, en soi, une appropriation de la Flamme. Mais elle pose une question politique et symbolique. Car en déposant une gerbe portant le nom du Grand Orient de France, ce n’est plus seulement un citoyen qui rend hommage aux morts pour la France. C’est le représentant d’une organisation constituée qui vient inscrire officiellement cette organisation dans un lieu majeur de la mémoire nationale.
Et cela change la portée du geste : c’est une effrayante première historique… et donc un acte politique. Le Grand Orient de France ne cache d'ailleurs pas la dimension exceptionnelle de l'événement : son communiqué officiel annonçait que Guillaume Trichard raviverait la Flamme et déposerait « pour la première fois dans l’histoire de l’obédience » une gerbe au nom du GODF.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi au lendemain même du retour de Guillaume Trichard à la Grande Maîtrise ? Pourquoi faire de cette cérémonie l'un des premiers actes publics de son nouveau mandat ? La réponse du Grand Orient est parfaitement cohérente avec sa conception de la franc-maçonnerie : l'obédience revendique un engagement dans la Cité. Si le Grand Orient veut « entrer dans la Cité », il doit accepter que la Cité regarde aussi ce qu'il y fait. Et qu'elle pose des questions. La République (et encore moins la France bien sûr) n'est pas la propriété du Grand Orient
Le Grand Orient de France peut parfaitement défendre « sa » République (qui doit tant aux francs-macs). Il peut parfaitement honorer les morts pour la France. Ses membres peuvent parfaitement être patriotes, anciens combattants, militaires ou citoyens engagés. Mais aucune organisation privée, fût-elle ancienne, influente ou prestigieuse, ne peut prétendre parler naturellement « au nom de la République ».
Or la tentation (et plus car affinités) existe. À force de se présenter comme héritier des Lumières, défenseur de la laïcité, promoteur de la liberté et gardien d'une certaine conception républicaine, le Grand Orient finit parfois par donner l'impression qu'il existe une équivalence entre les valeurs qu'il revendique et les valeurs de la République elle-même. C'est précisément cette confusion qu'il faut refuser.
Il y a également un paradoxe. La franc-maçonnerie française revendique volontiers l'égalité des citoyens et combat les privilèges. Très bien. Mais le fait qu'un Grand Maître puisse venir accomplir un geste aussi solennel sous l'Arc de Triomphe donne nécessairement à son organisation une visibilité institutionnelle considérable. Car il s'agit incontestablement d'un symbole puissant. Et les symboles, en politique comme dans la mémoire nationale, comptent parfois davantage que les textes.
Le plus troublant n'est peut-être pas le geste, mais le message qui n’est pas anodin. Pourquoi le Grand Orient avait-il besoin d'inscrire son nom sur cette cérémonie ? Un franc-maçon pouvait-il rendre hommage aux morts sans que le GODF soit présent comme institution ? Un citoyen pouvait-il s'incliner devant le Soldat inconnu sans bannière, sans représentation officielle, sans volonté de marquer publiquement la présence de son obédience ?
C'est ici que le geste devient politiquement inquiétant. Parce qu'il ne s'agit plus seulement de mémoire. Il s'agit de visibilité. Le Grand Orient veut-il devenir une institution officielle de la République (alors qu’il est déjà infiltré à tous les étages de l’Etat) ? C'est peut-être la véritable question cachée derrière cette cérémonie belphégoresque. Le Grand Orient de France est une association, une obédience maçonnique, une organisation de la société civile. Il n'est ni une institution de l'État, ni une autorité publique, ni une composante des pouvoirs constitutionnels.
Pourtant, il revendique de plus en plus ouvertement une présence dans le débat public. Son nouveau Grand Maître appelle d'ailleurs les quelque 1 400 loges de l'obédience à passer à l'action avec le mot d'ordre « Une Loge, un acte ». Mais alors il lui faut accepter la règle fondamentale du débat démocratique : plus on intervient publiquement, plus on doit accepter d'être publiquement interrogé. Le Grand Orient veut-il être une force de la société civile ou prétend-il devenir une sorte de conscience morale de la République ? Ce n'est pas la même chose.
La Flamme, elle, ne demande aucune carte de membre. C'est peut-être ce que rappelle le mieux le Soldat inconnu. Celui qui repose sous l'Arc de Triomphe n'était ni franc-maçon, ni philosophe, ni militant d'une obédience. Il était un soldat. Un inconnu. Et justement parce qu'il est inconnu, il peut représenter tous les autres. La Flamme ne brûle pas pour le Grand Orient. Elle ne brûle pas pour les catholiques, les protestants, les juifs, les musulmans, les athées, les royalistes, les socialistes, les gaullistes ou les libéraux. Elle brûle pour une mémoire qui nous dépasse tous.
Le scandale n'est pas juridique puisque le Grand Orient a été officiellement autorisé, voire invité, à une cérémonie où ses acolytes (au sens originel du mot) se sont présentés dans leurs tenues belphégoriennes. Le scandale est symbolique. Car lorsqu'un Grand Maître maçonnique vient, au nom de son obédience, déposer une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu, il accomplit davantage qu'un simple geste technique. Il s’emploie à prendre possession de la mémoire nationale.
Seule une cérémonie de réparation patriotique (voire même un exorcisme) pourrait effacer une telle profanation. Mais l’armée (en partie maçonnisée hélas) et la classe politique n’ayant rien trouvé à redire à cette abomination, il ne faut pas trop s’illusionner…
Alain Sanders