L’honnête Bally Bagayoko rattrapé par la patrouille
Le réveil est brutal. Bally Bagayoko, fraîchement installé dans le fauteuil de maire de Saint-Denis après une victoire très racisée aux municipales, se retrouve désormais confronté à une affaire autrement moins confortable que les joutes électorales : une plainte déposée auprès du Parquet national financier par l’association AC!! Anti-Corruption (dans le sillage d’un article du Canard enchaîné consacré à son parcours professionnel et politique).
Et cette fois, il ne s’agit ni d’une polémique de plateau télé, ni d’une attaque venue de ses adversaires politiques. Il s’agit de questions de probité, d'argent public et de cumul de fonctions auxquelles la justice devra, le cas échéant, apporter des réponses.
Le problème n'est pas la rumeur. C'est la question posée. Le dossier est suffisamment sérieux pour qu'une association anticorruption saisisse le PNF. La plainte, déposée contre X, vise notamment Bally Bagayoko et porte sur plusieurs qualifications potentielles : détournement de fonds publics, emploi fictif, prise illégale d'intérêts, favoritisme et cumul irrégulier d'activités publiques. Attention : pour l’heure il s'agit de soupçons et non de condamnations.
Mais précisément : si tout est parfaitement clair, pourquoi ne pas répondre clairement ? C'est là que le bât blesse politiquement. Le Canard enchaîné, dans un article intitulé « Le ticket gagnant de Bally Bagayoko », s'est interrogé sur les conditions dans lesquelles l'élu aurait été recruté à la RATP en 2000, ainsi que sur la compatibilité de cet emploi avec ses différents mandats politiques. Selon les éléments rapportés par l'AFP (plutôt politiquement sur la même ligne que Bagayoko et ses amis généralement), l'élu aurait cumulé son activité à la RATP avec des fonctions d'adjoint au maire de Saint-Denis puis de vice-président du conseil départemental. Autrement dit : comment travaillait-il réellement ? Dans quelles conditions ? Avec quelles autorisations ? Et pour quelle rémunération ?
Bally Bagayoko s'est construit politiquement sur un discours de justice sociale et de dénonciation des privilèges. Très bien. Mais lorsqu'on prétend incarner un engagement exigeant à l'égard de l'argent public, la première règle devrait être simple : la transparence vaut pour tout le monde, y compris pour les siens. Impossible de réclamer des comptes aux autres élus et de considérer ensuite que les questions deviennent soudainement indécentes lorsqu'elles concernent son propre camp.
L'affaire prend une dimension politique supplémentaire lorsqu'est évoquée la rémunération perçue à la RATP. Selon les éléments rapportés par Le Canard enchaîné et repris par l'AFP, Bally Bagayoko avait confirmé percevoir un salaire de cadre à la RATP dépassant 6 000 euros mensuels, en intégrant notamment le treizième mois et les primes.
Le problème n'est évidemment pas, en soi, qu'un salarié gagne correctement sa vie. Le problème est celui de la réalité du travail correspondant à cette rémunération lorsque cette activité professionnelle est exercée parallèlement à d'importantes responsabilités électives. C'est précisément ce que l'association anticorruption demande de vérifier : les autorisations de cumul, mais aussi la réalité de l'activité exercée à la RATP pendant les différentes périodes de mandat.
Autre élément qui interpelle : l'article du Canard enchaîné évoque une augmentation de 102 % des indemnités d'adjoint en 2015, après la perte par Bally Bagayoko de son mandat départemental. Là encore, aucune conclusion judiciaire ne peut certes être tirée de ce seul élément. Mais politiquement, la question est légitime. Pourquoi cette hausse ? Dans quelles circonstances ? Sur quelle base ? Qui l'a décidée ? Et surtout, comment l'élu concerné l'a-t-il justifiée ? Lorsqu'il s'agit d'argent public, la transparence n'est pas une agression. C'est le minimum démocratique et le silence devient alors une mauvaise stratégie
Contacté par l'AFP, Bally Bagayoko n'a pas souhaité réagir à ce stade. C'est son droit. Mais politiquement, le silence n'efface pas les questions. Il les laisse simplement prospérer. Et c'est bien là que cette affaire peut devenir embarrassante pour le nouveau maire de Saint-Denis.
Car Bally Bagayoko dispose désormais d'une responsabilité considérable devant les Dionysiens. Cette responsabilité implique aussi d'accepter que son parcours, ses revenus, ses anciennes fonctions et les conditions dans lesquelles il les a exercées soient examinés avec la même rigueur que ceux de n'importe quel autre responsable public.
Rattrapé par la patrouille l’honnête Bally ? La question peut sembler brutale. Mais elle résume une réalité politique : les discours finissent toujours par rencontrer les actes. Bally Bagayoko a gagné une élection. Il n'a pas gagné un droit à l'immunité médiatique ou politique.
La plainte d'AC!! Anti-Corruption ne signifie pas qu'il est coupable. Elle signifie qu'une association estime que des faits méritent d'être examinés par la justice. Le PNF devra désormais décider des suites à donner à cette démarche. C'est précisément pour cette raison qu'il faut laisser travailler la justice. Mais cela n'interdit nullement le débat politique. Quand un élu prétend défendre l'intérêt général, il doit accepter que l'intérêt général regarde aussi de très près son propre parcours.
La question n'est donc pas de savoir si Bally Bagayoko est déjà coupable de quoi que ce soit : il ne l'est pas à ce stade. La vraie question est beaucoup plus simple — et politiquement beaucoup plus redoutable : peut-il fournir des réponses suffisamment claires pour dissiper les soupçons qui viennent désormais de dépasser le simple stade de la polémique ?
À Saint-Denis, le nouveau maire voulait incarner le changement. Le voilà confronté à sa première grande épreuve d'exemplarité. Et cette fois, ce ne sont pas ses adversaires qui tiennent le chronomètre ; c'est la justice.
Alain Sanders