mardi 11 août 2026

Les libres propos d’Alain Sanders

Les envahisseurs de Ceuta sont venus de Fniqed (que tout le monde, dans la région, appelle de son nom espagnol : Castillejos). C’est une vieille histoire : la bataille de Castillejos (1er janvier 1860) fut un tournant de la guerre hispano-marocaine

 La bataille de Castillejos, livrée le 1er janvier 1860 dans la vallée des Castillejos (aujourd'hui située près de Fnideq (1), ville d’où sont venus et ou sont repartis les envahisseurs à quelques kilomètres au sud de Ceuta), constitue l'un des affrontements les plus décisifs de la guerre hispano-marocaine de 1859-1860. Elle opposa les forces du sultan marocain Mohammed IV à l'armée expéditionnaire espagnole commandée par le général Leopoldo O'Donnell, assisté notamment du général Juan Prim. Cette victoire espagnole ouvrit la route de Tétouan et marqua le début de l'effondrement de la résistance marocaine dans le nord du pays.

 Au-delà de son importance militaire, cette bataille illustre les profondes mutations des rapports de force entre les puissances européennes et le Maroc au milieu du XIXᵉ siècle. Elle révèle les difficultés de l'Empire chérifien à moderniser son appareil militaire face à des armées européennes désormais équipées selon les standards de la révolution industrielle.

 Depuis plusieurs siècles (quelque 500 ans), les présides de Ceuta et Melilla demeuraient des possessions espagnoles sur le littoral marocain. Au milieu du XIXᵉ siècle, les tensions se multiplièrent entre les garnisons espagnoles et les tribus rifaines voisines, notamment les Anjra. Des incidents armés et la destruction de postes fortifiés servirent de prétexte au gouvernement espagnol.

 À Madrid, le chef du gouvernement, Leopoldo O'Donnell, souhaitait également renforcer son prestige politique par une victoire extérieure. L'Espagne cherchait alors à retrouver une influence internationale après les pertes de son empire colonial américain.

 Le 22 octobre 1859, l'Espagne déclara officiellement la guerre au Maroc. Une importante armée expéditionnaire fut débarquée à Ceuta avec pour objectif principal la conquête de Tétouan, puis éventuellement une progression vers Tanger. Face à cette opération, le sultan Mohammed IV mobilisa les contingents tribaux et les forces régulières disponibles sous le commandement de son frère, Moulay Abbas. Malgré le courage des combattants marocains, leur organisation demeurait hétérogène et leur armement était souvent inférieur à celui de leurs adversaires européens.

 L'armée espagnole alignait environ 10 000 hommes pour cette opération. Elle disposait d'une infanterie bien entraînée ; d'une artillerie moderne ; d'unités de cavalerie disciplinées ; d'un commandement expérimenté ayant tiré les leçons des campagnes européennes. Le général Juan Prim commandait une division particulièrement dynamique qui joua un rôle déterminant dans les combats.

 En face, les forces marocaines étaient estimées à près de 20 000 combattants, composés de soldats réguliers et de contingents tribaux. Elles connaissaient parfaitement le terrain et occupaient des positions dominantes sur les hauteurs qui contrôlaient la vallée des Castillejos. Cependant, leur coordination restait difficile et leurs moyens d'artillerie demeuraient limités.

 Le 1er janvier 1860, dès les premières heures de la matinée, l'armée espagnole entreprit son avance vers les positions marocaines. Les défenseurs avaient choisi un terrain favorable. Les hauteurs dominant la vallée permettaient de contrôler les mouvements ennemis et rendaient toute progression particulièrement difficile. Les premières attaques espagnoles rencontrèrent une résistance énergique. Les Marocains réussirent à ralentir l'offensive grâce à des tirs nourris et à plusieurs contre-attaques.

À un moment critique, le général Juan Prim prit personnellement la tête de ses troupes afin de maintenir leur élan. Son intervention permit de relancer l'offensive espagnole contre les positions marocaines. Cet épisode fut largement mis en avant par la presse espagnole de l'époque et contribua à construire la réputation héroïque de Prim.

 L'artillerie espagnole joua ensuite un rôle décisif. Les positions marocaines furent progressivement neutralisées, tandis que l'infanterie espagnole réussissait à s'emparer des crêtes dominant la vallée. Après plusieurs heures de combats particulièrement violents, les forces marocaines durent se replier afin d'éviter leur encerclement. La bataille se solda par une victoire espagnole. Les estimations les plus courantes évoquent environ 600 pertes espagnoles (tués et blessés) contre près de 2 000 pertes marocaines.

 Plusieurs facteurs expliquent le succès espagnol. Le premier est la supériorité technologique. Les fusils modernes, l'artillerie et l'organisation logistique espagnoles surpassaient largement celles des forces marocaines. Le deuxième facteur réside dans le commandement. O'Donnell et Prim coordonnèrent efficacement leurs unités, tandis que l'armée marocaine reposait sur une coalition de contingents parfois difficile à diriger de manière centralisée. Enfin, la discipline des unités espagnoles permit de maintenir la cohésion malgré les difficultés du terrain et les contre-attaques marocaines.

 À l'inverse, les forces marocaines souffraient d'un armement inégal, d'une faible standardisation de leurs équipements et d'une organisation encore largement fondée sur les levées tribales.

 La victoire de Castillejos ouvrit la route de Tétouan, principal objectif de la campagne. Quelques semaines plus tard, les Espagnols remportèrent la bataille de Tétouan (4 février 1860), puis celle de Wad-Ras le 23 mars, qui mit définitivement fin à la guerre. Le traité de Wad-Ras, signé le 26 avril 1860, imposa au Maroc des conditions particulièrement lourdes : le versement d'une importante indemnité de guerre ; la reconnaissance de plusieurs avantages territoriaux pour l'Espagne autour de Ceuta et Melilla ; la cession de droits sur Sidi Ifni (effectivement occupée plusieurs décennies plus tard) ; l'ouverture accrue du pays aux intérêts commerciaux européens.

 Pour l'Espagne, la campagne du Maroc constitua un immense succès politique. Le gouvernement d'O'Donnell bénéficia d'un important regain de popularité. Quant au général Juan Prim, sa conduite à Castillejos lui valut une renommée nationale exceptionnelle. Il reçut plus tard le titre de marquis de los Castillejos, symbole de son prestige militaire.

 Du côté marocain, la défaite révéla les limites de l'organisation militaire traditionnelle face aux armées européennes. Elle renforça la prise de conscience de la nécessité de moderniser l'État, l'armée et les finances. Toutefois, les contraintes budgétaires, les résistances internes et les pressions diplomatiques européennes limitèrent fortement ces réformes.

 La bataille de Castillejos représenta bien davantage qu'un simple affrontement tactique. Quelles vont être pour l’Europe façon Camp des saints, les conséquences de la non-bataille de Ceuta ?

 Alain Sanders

 (1)   Fniqed est le diminutif de funduk (fondouk) en arabe et signifie donc « petit caravansérail ».