vendredi 24 juillet 2026

Les libres propos d’Alain Sanders

 

Ukraine : la nomination de Mykhaïlo Drapaty, le bon choix de Zelensky

 

Les décisions militaires ne sont jamais anodines. Elles engagent non seulement l'efficacité des opérations sur le terrain, mais aussi le moral de la nation et la confiance des alliés. En nommant le général Mykhaïlo Drapaty à un poste de premier plan dans la conduite des forces armées ukrainiennes, Zelensky a fait le choix de l'expérience, de l'efficacité opérationnelle et du renouvellement du commandement. Cette décision apparaît aujourd'hui comme l'une des plus judicieuses depuis le début de l'invasion russe à grande échelle.

 

Depuis février 2022, l'Ukraine mène une guerre d'attrition contre un adversaire disposant de ressources humaines et matérielles supérieures. Dans un tel contexte, la qualité du commandement est devenue un multiplicateur de force. Les officiers capables de conjuguer innovation tactique, discipline et proximité avec les combattants sont devenus des atouts stratégiques. Mykhaïlo Drapaty appartient précisément à cette génération de chefs militaires forgés dans les combats du Donbass dès 2014. Son nom s'est imposé très tôt lorsqu'il commandait la 72e brigade mécanisée. Sa réputation repose moins sur sa communication que sur ses résultats. Les soldats le décrivent comme un officier exigeant, mais attentif à ses hommes, capable de prendre des décisions rapides sous le feu ennemi et de conserver une vision d'ensemble des opérations.

 

Contrairement à certains hauts gradés issus de la tradition soviétique, Drapaty incarne une armée ukrainienne modernisée, plus décentralisée dans sa prise de décision et davantage inspirée des méthodes occidentales. Cette évolution doctrinale constitue l'une des principales raisons des succès défensifs ukrainiens observés depuis 2022.

 

Sa nomination intervient alors que l'armée ukrainienne doit relever plusieurs défis simultanément. Le premier est celui de la stabilisation du front, là où la Russie cherche à exploiter son avantage numérique. Le deuxième est celui de la transformation permanente de la guerre moderne, marquée par l'emploi massif des drones, de la guerre électronique et des frappes de précision. Enfin, le troisième défi est celui de la gestion des ressources humaines, alors que les rotations deviennent plus difficiles après plusieurs années de conflit.

 

Sur chacun de ces dossiers, Drapaty possède une expérience reconnue. Il s'est illustré comme un commandant privilégiant la flexibilité tactique plutôt que les offensives coûteuses. Cette approche correspond à l'évolution actuelle du conflit. Les gains territoriaux se mesurent désormais en centaines de mètres plutôt qu'en dizaines de kilomètres, ce qui impose une gestion extrêmement rigoureuse des effectifs et des équipements. Son style de commandement répond également à une demande croissante des militaires ukrainiens : disposer de chefs proches du terrain. Depuis deux ans, plusieurs réorganisations du commandement ont montré que Zelensky (après quelques ratés, il faut bien le dire) privilégie désormais les officiers ayant démontré leur efficacité au combat plutôt que ceux bénéficiant simplement d'une ancienneté institutionnelle. Drapaty s'inscrit pleinement dans cette logique de méritocratie militaire.

 

Cette nomination possède également une portée politique. Après les changements intervenus au sommet de l'armée ukrainienne, on pouvait craindre une période d'instabilité ou de rivalités internes. En choisissant une personnalité respectée par les unités combattantes, Zelensky adresse un message de continuité. Il montre que les changements de responsables ne traduisent pas une crise, mais une adaptation permanente aux exigences d'une guerre longue. Il envoie également un signal à ses partenaires occidentaux. Les pays qui fournissent une aide militaire attendent légitimement que celle-ci soit employée par un commandement compétent, capable d'intégrer rapidement les nouveaux matériels et les nouvelles doctrines. Drapaty bénéficie précisément de cette réputation auprès de nombreux interlocuteurs étrangers qui voient en lui un officier pragmatique, tourné vers l'efficacité opérationnelle plutôt que vers les considérations politiques.

 

Evidemment, aucune nomination ne peut, à elle seule, inverser le rapport de force sur le champ de bataille. Les difficultés structurelles auxquelles l'Ukraine est confrontée demeurent considérables : pénurie de munitions à certains moments du conflit, pression constante de l'armée russe, fatigue des troupes, nécessité de poursuivre la mobilisation et dépendance à l'égard du soutien occidental. Le meilleur commandant ne peut compenser durablement un déficit de ressources. Mais un excellent commandement peut optimiser l'emploi des moyens disponibles, réduire les pertes inutiles et améliorer la coordination entre les différentes composantes des forces armées. Dans une guerre où chaque brigade compte, cette capacité fait souvent la différence.

 

L'histoire militaire montre que les armées qui savent promouvoir leurs meilleurs chefs au moment opportun augmentent considérablement leurs chances de résilience. Zelensky semble avoir retenu cette leçon. En faisant confiance à Mykhaïlo Drapaty, il privilégie la compétence, l'expérience du combat et la capacité d'adaptation, trois qualités devenues essentielles dans une guerre où l'innovation tactique évolue presque aussi vite que les technologies employées.

 

Au-delà des personnes, cette nomination symbolise la transformation profonde des forces armées ukrainiennes depuis 2014. L'armée d'aujourd'hui n'est plus celle qui avait été surprise lors de l'annexion de la Crimée. Elle s'appuie désormais sur une nouvelle génération d'officiers rompus aux réalités du terrain, capables d'intégrer les enseignements du conflit en temps réel. Dans cette perspective, la promotion de Mykhaïlo Drapaty apparaît moins comme un pari que comme la reconnaissance d'un parcours. Elle traduit la volonté de l'Ukraine de continuer à adapter son commandement aux réalités d'une guerre de haute intensité. Si les défis restent immenses, cette décision renforce la crédibilité militaire de Kiev et témoigne d'une stratégie fondée sur le professionnalisme plutôt que sur les considérations politiques.

 

À l'heure où l'Ukraine joue une part décisive de son avenir, choisir un chef reconnu pour ses qualités opérationnelles est sans doute l'une des décisions les plus rationnelles que pouvait prendre Zelensky.

 

Alain Sanders