vendredi 19 juin 2026

Les libres propos d’Alain Sanders

 

Pour comprendre la tribalisation que nous subissons, (re)lire un chef d’œuvre colonial (et… post-colonial) qui a soixante-dix ans d’âge et qui sonne très cruellement actuel

 

Nicholas Monsarrat : La Tribu en folie

 

Disons, pour ceux qui ne le connaîtraient pas – ces chanceux qui vont le découvrir ! –, que Nicholas Monsarrat, que Jean Raspail tenait en haute estime, est l’un des plus grands écrivains britanniques de marine (et singulièrement de marine de guerre). On lui doit notamment La Mer cruelle (1951 ; somptueusement adapté au cinéma), Seul maître à bord (1955), Pirates en dentelles (1961), Le Bateau qui mourait de honte (1964), Marin pour l’éternité (1981 ; deux tomes), etc.

La Tribu en folie (titre original : The Tribe That Lost Its Head), roman publié en 1957 aux Presses de la Cité, s’inscrit dans la veine coloniale de Nicholas Monsarrat, riche de son expérience de haut fonctionnaire et de diplomate britannique, témoin des folies sanglantes (à en perdre la tête comme la tribu du livre) de la décolonisation.

Tout commence par un vieux Dakota brinquebalant qui débarque quatre passagers sur l’île de Pharamaul, située au large de la côte Ouest de l’Afrique et protectorat britannique en marche vers l’indépendance. Un journaliste anglais un peu chien fou, un peu jeune loup. Un jeune fonctionnaire colonial dont Pharamaul est le tout premier poste. Un administrateur âgé, vieux colonial rompu aux réalités des colonies et de ses autochtones. Un jeune Noir fraichement diplômé d’Oxford, plein de morgue et d’assurance, appelé à prendre de hautes fonctions après le départ des Anglais et sûr de pouvoir guider sa tribu, les Maulas, encore attachée à des pratiques venues de la nuit des temps, vers une modernité conquérante et des lendemains progressistes qui chantent.

Enorme succès de librairie à sa parution, La Tribu en folie est aujourd’hui considéré comme un livre « politiquement incorrect ». C’est pourtant un ouvrage essentiel (on n’en sort pas intact) pour qui veut comprendre les tragédies post-coloniales (et qui perdurent et qui s’accentuent). Comme Azizah de Niamkoko (Presses de la Cité, 1959) de Henri Crouzat, en ce qui relève de l’ex-AOF, et Le Carnaval des dieux (Presses de la Cité, 1955) pour ce qui est de l’Afrique de l’Est anglaise.

Le choc des cultures ? A l’évidence ! Un récit intemporel et, osons le dire, terriblement d’actualité. Car nous sommes de nouveau confrontés à des « tribus » qui perdent la tête. Mais, pour le coup, en ordre de bataille sur notre propre sol. Au cœur même du camp des saints….

 

Alain Sanders