Trois ans après l’invasion russe, le vent tourne-t-il enfin pour l’Ukraine ?
Depuis trois ans, un récit domine une partie des commentaires stratégiques : la Russie finirait par l'emporter parce qu'elle est plus grande, plus peuplée, plus riche en ressources et capable d'accepter davantage de pertes humaines que l'Ukraine. À écouter certains « observateurs » poutinesques, l'issue du conflit ne ferait guère de doute, seule la date de la victoire russe restant incertaine.
Cette lecture pourrait bien être devenue obsolète. Car une question récurrente émerge désormais : et si la Russie était en train de perdre la guerre qu'elle pensait gagner ? Attention : il ne s'agit pas de prétendre que les chars ukrainiens s'apprêtent à entrer en Crimée ou que l'armée russe est au bord de l'effondrement. Mais les critères permettant de juger une guerre sont plus complexes que la simple conquête de quelques kilomètres carrés. Et sur plusieurs de ces critères, la dynamique semble évoluer en faveur de Kiev.
Depuis des mois, les cartes du front alimentent un discours simpliste : la Russie avance, donc la Russie gagne. Mais gagner une guerre ne consiste pas seulement à progresser sur une carte. Si tel était le cas, les États-Unis auraient gagné au Vietnam et l'Union soviétique en Afghanistan. La véritable question est la suivante : les gains russes obtenus depuis 2024 sont-ils à la hauteur des moyens engagés ?
La réponse est de plus en plus difficile à défendre. Pour conquérir des territoires souvent réduits à des ruines, Moscou a englouti des quantités gigantesques d'hommes, de matériel et de ressources financières. Des villes ont certes été prises, mais au prix de mois de combats et de pertes considérables. Or, une armée qui avance de quelques kilomètres en sacrifiant des dizaines de milliers de soldats n'est pas nécessairement une armée victorieuse. Elle peut tout aussi bien être une armée qui s'épuise.
L'une des erreurs les plus fréquentes consiste à analyser la guerre actuelle avec les réflexes des conflits du XXe siècle, voire du XIXe (ce que font à longueur d’heures des généraux pontifiants à la retraite sur les chaînes d’info continue). En réalité, l'Ukraine est devenue le laboratoire de la guerre du XXIe siècle. Les drones bon marché détruisent désormais des chars valant plusieurs millions d'euros. Les lignes logistiques sont frappées à des centaines de kilomètres du front. Les centres de commandement sont localisés en temps réel. Les concentrations de troupes deviennent des cibles vulnérables.
Dans cet environnement, l'avantage traditionnel de la masse russe perd une partie de sa valeur. Pendant longtemps, Moscou pouvait compenser ses faiblesses tactiques par la quantité. Aujourd'hui, la technologie permet à un acteur plus faible de neutraliser une partie de cet avantage numérique. L'Ukraine n'a pas besoin d'être plus forte partout. Elle doit simplement rendre le coût de la guerre insupportable pour son adversaire. Et c'est précisément ce qu'elle semble chercher à faire.
L'autre transformation majeure concerne la profondeur stratégique russe. Pendant des décennies, l'immensité du territoire russe a constitué un avantage décisif. Les usines, les dépôts et les infrastructures critiques pouvaient fonctionner loin des combats. Cette époque touche à sa fin. Les frappes ukrainiennes contre les bases aériennes, les raffineries, les dépôts de carburant et certaines installations militaires montrent que la Russie n'est plus totalement protégée par sa géographie.
Pour Vladimir Poutine, le problème n'est pas seulement militaire : il est politique. Une guerre lointaine et abstraite est relativement facile à vendre à l'opinion publique. Une guerre qui touche directement le territoire national l'est beaucoup moins. Plus les Ukrainiens démontrent leur capacité à frapper loin, plus ils remettent en cause l'image d'invulnérabilité que le Kremlin tente de projeter.
Le paradoxe est frappant. La Russie dispose d'une économie plus importante que celle de l'Ukraine. Elle produit davantage d'obus. Elle possède davantage de soldats. Elle contrôle toujours environ un cinquième du territoire ukrainien. Et pourtant, trois ans après l'invasion, elle n'a atteint aucun de ses objectifs stratégiques initiaux : l'Ukraine existe toujours ; son gouvernement est toujours en place ; son armée continue de combattre ; l'OTAN s'est élargie avec l'adhésion de la Finlande et de la Suède ; l'Europe s'est réarmée ; l'influence russe sur le continent a reculé. Si l'on se rappelle les ambitions affichées en février 2022, le bilan ressemble davantage à un échec stratégique qu'à une victoire.
Reconnaître les difficultés russes ne signifie pas ignorer celles de l'Ukraine. Car le principal risque pour Kiev n'est peut-être plus militaire. Il est politique. L'Ukraine dépend encore fortement du soutien occidental. Une baisse durable de l'aide financière, militaire ou industrielle pourrait modifier profondément l'équilibre du conflit. Autrement dit : la Russie ne gagnera peut-être pas sur le champ de bataille, mais elle espère toujours gagner par l'usure, la lassitude et les divisions des démocraties occidentales (infiltrées par les propagandistes du Kremlin). C'est probablement son pari le plus réaliste.
Pendant longtemps, la question centrale était : l'Ukraine peut-elle survivre ? Cette question a trouvé sa réponse. L'Ukraine a survécu. La nouvelle question est plus inconfortable pour Moscou : la Russie peut-elle encore atteindre les objectifs qui justifiaient l'invasion ? Plus le temps passe, plus la réponse paraît incertaine.
C'est pourquoi parler aujourd'hui d'une Ukraine qui inverse la guerre n'est plus une formule de circonstance. C'est une hypothèse stratégique sérieuse. Dans une guerre d'attrition, la victoire n'appartient pas forcément au plus fort. Elle appartient souvent à celui qui parvient à convaincre l'autre que poursuivre le combat ne vaut plus le prix à payer.
Et sur ce terrain-là, la Russie pourrait découvrir qu'elle est beaucoup moins proche de la victoire qu'elle ne l'affirme.
Alain Sanders