Pascal Praud ou l'art de banaliser la propagande du Kremlin
Depuis le début de la guerre en Ukraine, Pascal Praud s'est imposé comme l'une des voix médiatiques les plus sensibles au narratif poutinien. Oh, il se garde bien de défendre ouvertement Vladimir Poutine, mais nombre de ses interventions (et encore tout récemment dans Le Journal du Dimanche) donnent le sentiment d'une complaisante indulgence (litote) envers les arguments qui servent les intérêts du Kremlin.
Le phénomène est désormais bien connu. Lorsqu'une démocratie est agressée, certains commentateurs ne s'interrogent pas d'abord sur les responsabilités de l'agresseur, mais sur les erreurs supposées de ceux qui lui résistent ! La Russie envahit l'Ukraine ? Le débat est rapidement déplacé vers les fautes de l'OTAN qui a irrité l’exquise sensibilité russe. Moscou bombarde des villes ukrainiennes et massacrent des civils ? La discussion dérive vers d’imaginaires provocations occidentales. Le pouvoir russe multiplie les violations du droit international ? L'accent est mis sur les incohérences des démocraties occidentales.
Cette mécanique rhétorique ne revient pas à soutenir directement Poutine. Mais elle produit un effet politique très proche : elle dilue les responsabilités, brouille les repères moraux et transforme l'agresseur en « acteur » parmi d'autres d'une prétendue chaîne de causalités où tout le monde serait coupable.
Ce qui frappe chez Pascal Praud, c'est moins la piètre cohérence d'une analyse géopolitique (fan de foot, il pense souvent avec ses pieds) que la constance avec laquelle certains récits convergent vers une relativisation de la responsabilité russe. À force de vouloir paraître « iconoclaste » (genre : « Moi je brise les tabous »), il reprend sans moufter des cadres d'analyse qui distordent la compréhension de la nature réelle du conflit : une guerre d'agression décidée par le Kremlin contre un État souverain. Et rien d’autre.
Cette posture s'inscrit dans une tendance plus large du débat médiatique contemporain. Peu importe que les faits soient établis ; ce qui compte, c’est de se placer en opposition. Peu importe que les preuves s'accumulent ; ce qui importe, c’est de cultiver le doute. Peu importe que les responsabilités soient clairement identifiées : l'objectif devient de complexifier à l'excès jusqu'à rendre toute conclusion impossible.
Le résultat est une forme de confusionnisme politique dont le principal bénéficiaire est le pouvoir russe lui-même. Car aucune propagande n'est plus efficace que celle qui ne demande pas d'adhérer à un mensonge, mais simplement de douter suffisamment de la vérité pour renoncer à toute certitude.
Pascal Praud revendique régulièrement son franc-parler. Mais le courage intellectuel ne consiste pas à contester systématiquement les évidences politiques. Il consiste à regarder les faits en face, même lorsqu'ils dérangent les réflexes idéologiques ou les stratégies de provocation médiatique.
Dans le cas de l'Ukraine, la question n'est pas de savoir si l'Occident est parfait (on est payé pour savoir qu’il ne l’est pas…). Elle est de savoir qui a déclenché la guerre, qui occupe des territoires étrangers, qui menace ses voisins et qui instrumentalise la désinformation comme arme politique. Sur ces points fondamentaux, la réponse est claire.
Lorsqu'un éditorialiste consacre davantage d'énergie à relativiser (voire à gommer) cette évidence qu'à la rappeler, il contribue à normaliser des récits qui servent les intérêts de l'agresseur. C'est précisément pour cette raison que les critiques adressées à Pascal Praud dépassent la simple polémique médiatique : elles interrogent la responsabilité de ceux qui façonnent quotidiennement la perception du réel dans l'espace public.
Alain Sanders