lundi 1 juin 2026

Les libres propos d’Alain Sanders

 

Les sympathies pro-Poutine de Valeurs actuelles : enquête sur une fascination idéologique

 

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, chercheurs et observateurs ont souligné la présence, dans certains médias, d’un discours favorable à Vladimir Poutine ou reprenant certains éléments de langage du Kremlin. Parmi les titres régulièrement cités, et à juste raison, figure Valeurs actuelles.

 

Il ne s’agit pas d’affirmer que ce journal serait « un organe de propagande russe ». En revanche, de nombreux exemples montrent une convergence idéologique récurrente avec les thématiques défendues par Moscou : critique de l’OTAN, dénonciation de l’influence américaine, valorisation de l’autorité politique, défense du poutinisme culturel et hostilité à l’égard du soutien occidental à l’Ukraine (un soutien pourtant bien frileux).

 

Bien avant la guerre en Ukraine, une partie de la « droite » regardait la Russie de Poutine avec dévotion. Le président russe était présenté comme le défenseur des valeurs traditionnelles, de la souveraineté nationale et de l’identité chrétienne face à ce qui était perçu comme la décadence occidental. On a souvent eu l’occasion de montrer, ici même, l’aberration d’une telle lecture.

 

Cette grille de lecture apparaît régulièrement dans les colonnes de Valeurs actuelles. Le journal a souvent décrit la Russie comme un contrepoids à l’influence américaine et à l’intégration européenne, deux thèmes centraux de sa ligne éditoriale. Le magazine a ainsi développé au fil des années un « tropisme pro-russe » particulièrement visible dans ses dossiers géopolitiques.

 

Dans plusieurs articles, que nous avons recensés, l’accent est mis sur : les erreurs stratégiques des États-Unis ; l’expansion « agressive » de l’OTAN vers l’Est ; les divisions internes ukrainiennes ; les coûts du soutien occidental à Kiev. À l’inverse, les responsabilités du Kremlin sont relativisées ou replacées dans un cadre géopolitique plus large où la Russie apparaît comme réagissant à une pression hostile de l’Occident.

 

Cette approche ne consiste pas nécessairement à défendre explicitement l’invasion russe, mais elle rejoint fréquemment l’argumentaire selon lequel l’Occident porterait une part importante de responsabilité dans le déclenchement ou la prolongation du conflit.

 

L’attitude du journal vis-à-vis de l’opposant russe Alexeï Navalny a été révélatrice. En 2020, après l’empoisonnement de Navalny, certains articles publiés dans le magazine mettaient en doute l’implication des services russes ou relativisaient l’importance politique de l’opposant. D’autres textes insistaient sur la faible mobilisation populaire autour de lui plutôt que sur la répression exercée par le pouvoir russe.

 

La perception d’une proximité avec Moscou tient aussi aux personnalités régulièrement mises en avant. Parmi elles figure notamment Régis Le Sommier, souvent cité pour ses analyses donnant une large place au point de vue russe sur la guerre. Plusieurs tribunes et entretiens publiés ou relayés par le journal ont également accordé une visibilité importante à des intervenants favorables à une normalisation des relations avec Moscou. Cette stratégie éditoriale est défendue par ses promoteurs au nom du pluralisme ou de la nécessité d’entendre « toutes les voix ».Il serait plus juste de parler d’une complaisance décomplexée envers les récits proches du Kremlin.

 

Un élément revient constamment dans les analyses critiques : l’antiaméricanisme façon guerre froide. Dans de nombreux textes, les États-Unis sont décrits comme la puissance responsable de l’instabilité internationale, tandis que l’OTAN apparaît comme un instrument d’hégémonie occidentale. Cette vision n’est pas propre à Valeurs actuelles, mais elle coïncide largement avec la rhétorique géopolitique développée par Moscou depuis deux décennies. On relèvera la fréquence des courriers de lecteurs et des tribunes dénonçant les « vassaux de l’OTAN », « l’hégémonie américaine » ou encore la soumission de l’Europe à Washington.

 

À la différence de médias directement financés ou contrôlés par l’État russe, comme RT avant son interdiction dans l’Union européenne, Valeurs actuelles n’est certes pas un média russe ni un relais officiel du Kremlin. La proximité observée relève plutôt d’une convergence sur plusieurs thèmes en écho aux thèmes poutiniens.

 

Des thèmes qui constituent le cœur du discours international de Poutine depuis le début des années 2010.  L’invasion de l’Ukraine a toutefois modifié la perception publique de ces positions. Alors que l’admiration pour Poutine pouvait autrefois être assumée dans certains milieux « souverainistes » ou « conservateurs », les crimes de guerre documentés, la répression intérieure en Russie et la brutalité du conflit ont rendu cette posture beaucoup plus difficile à défendre ouvertement. Depuis lors, Valeurs actuelles a parfois adopté, mais toujours mezzo voce, un ton plus critique envers Moscou tout en affichant une forte défiance envers les politiques occidentales et le soutien militaire à Kiev. Cette ambiguïté ne trompe personne

 

Parler de « sympathies pro-Poutine » à propos de Valeurs actuelles est donc plus pertinent que de parler de « soutien direct » au Kremlin. Les éléments disponibles montrent cependant une affinité idéologique durable avec plusieurs piliers du discours poutinien. Ce qui, in fine, revient à se faire les porte-voix du maître du Kremilin.

 

Alain Sanders