Xenia Fedorova : du Kremlin aux plateaux de CNews et aux colonnes du JDNews. La « normalisation médiatique » d’une propagandiste poutiniste échevelée
L’installation de Xenia Fedorova dans l’écosystème médiatique de CNews et du JDNews n’a rien d’anodin. Ancienne présidente de RT France — média interdit dans l’Union européenne après l’invasion de l’Ukraine par la Russie — elle n’apparaît plus aujourd’hui comme la représentante d’un appareil de propagande d’État, mais comme une simple « journaliste russe » ou une « chroniqueuse internationale ». Ce glissement sémantique ne trompe bien sûr personne.
Pendant des années, RT France a été identifié par les autorités européennes et de nombreux chercheurs comme un outil d’influence du Kremlin. Des spécialistes de la guerre informationnelle, comme ceux de l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire), ont décrit RT comme un média de propagande au service de la stratégie géopolitique russe.
Pourtant, sur les plateaux de CNews, cette dimension est absente des présentations de Xenia Fedorova qui peut dérouler son discours poutiniste sans être jamais contredite (et tout au contraire).
Depuis son arrivée dans les médias du groupe Bolloré en 2025, la ligne éditoriale qu’elle développe épouse point par point les éléments de langage du pouvoir russe : « La Russie veut la paix » ; « l’Ukraine bombardait le Donbass depuis huit ans » ; « l’Occident a humilié ou rejeté la Russie » ; « Vladimir Poutine est aujourd’hui le seul dirigeant capable d’installer une paix durable ».
Pris isolément, chacun de ces propos pourrait relever du débat géopolitique (encore que…). Mais leur accumulation produit un récit fabriqué : celui d’une Russie rationnelle, encerclée, incomprise et finalement légitime dans ses actions. Or, ce récit mensonger correspond précisément à la stratégie de communication du Kremlin depuis l’annexion de la Crimée en 2014.
Le problème est l’absence systématique (ce qui en l’occurrence confine à la complicité) de contradiction sérieuse face à des affirmations qui ne relèvent pas du débat politique, mais d’une propagande grossière éhontée. Cela contribue à banaliser des narratifs issus d’un appareil de propagande étatique sous couvert de « rééquilibrage ».
Cette stratégie de normalisation s’inscrit aussi dans un contexte idéologique plus large. Nous avons eu l’occasion de le dire ici même : CNews, Le Journal du Dimanche, le JDNews ont progressivement (sournoisement d’abord, explicitement et de manière assumée désormais) ouvert ses antennes et leurs colonnes à des figures favorables aux discours prorusses (comme Régis Le Sommier par exemple). Le retour médiatique de Xenia Fedorova n’est donc pas seulement celui d’une « ancienne journaliste » : il révèle une convergence politique et culturelle entre certains médias français et la vision géopolitique portée par Moscou.
Le choix du JDNews est particulièrement révélateur. Dans ses chroniques, Xenia Fedorova développe une vision civilisationnelle opposant une Russie supposément attachée aux traditions, à la souveraineté, au christianisme, face à un Occident présenté comme décadent et soumis aux États-Unis.
Son livre, Bannie, publié chez Fayard, participe de cette mise en scène victimaire : RT n’y apparaît plus comme un organe d’influence d’un régime stalino-poutinien, mais comme une victime de la censure occidentale. Cette inversion rhétorique — présenter un outil de propagande d’État comme un défenseur de la liberté d’expression — constitue l’un des ressorts classiques des stratégies informationnelles contemporaines.
Il faut également noter un paradoxe majeur : les mêmes médias qui dénoncent régulièrement – et à juste titre, l’entrisme islamiste ou les ingérences étrangères semblent beaucoup moins préoccupés lorsqu’il s’agit d’une ancienne dirigeante d’un média directement financé par l’État russe. Cette asymétrie flirte avec la complaisance idéologique.
La trajectoire de Xenia Fedorova illustre aussi une évolution plus profonde du paysage médiatique français : la frontière entre information, opinion et communication géopolitique devient de plus en plus poreuse. En installant durablement une ex-cadre de RT dans des émissions d’actualité généraliste sans rappeler systématiquement son rôle passé, CNews et le JDNews participent à une forme de blanchiment médiatique d’une propagande étrangère. A dessein.
Alain Sanders