mardi 26 mai 2026

Les libres propos d’Alain Sanders


 

Au Nigeria, au moins, les États-Unis font le job contre les islamistes

 

Dans le nord-est du Nigeria, la guerre contre les groupes islamistes dure depuis plus de quinze ans. Entre Boko Haram, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) et les bandes armées qui prospèrent dans les zones rurales, le gouvernement fédéral  peine toujours à reprendre le contrôle de territoires immenses. Dans l’ombre, un acteur extérieur joue un rôle de plus en plus important : les États-Unis.

Sans déployer massivement de soldats comme au Moyen-Orient (avec pour l’heure des résumas mitigés), Washington a ainsi progressivement construit une stratégie discrète, mais efficace, d’appui militaire, de renseignement et de coopération sécuritaire avec le Nigeria. Une stratégie qui produit aujourd’hui des résultats tangibles.

Depuis l’insurrection lancée par Boko Haram en 2009 (dans la région de Maiduguri où j’ai vécu, dans les années soixante-dix entre les Haoussas et les Fulanis, tribus déjà turbulentes, mais contenues), le Nigeria est confronté à une violence chronique. Les attaques contre les villages, les enlèvements de civils et les attentats-suicides ont fait des dizaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes.

Malgré plusieurs offensives militaires nigérianes, les groupes jihadistes ont démontré une capacité d’adaptation impressionnante. Ils profitent de la pauvreté, de l’absence de services publics et de la porosité des frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun. L’armée nigériane, souvent accusée (non sans raisons) de corruption, de mauvaise coordination et d’exactions contre les civils, a longtemps manqué de moyens technologiques pour mener une guerre asymétrique efficace.

Face à cette instabilité, les États-Unis ont renforcé leur implication sécuritaire en Afrique de l’Ouest. L’objectif est double : empêcher l’expansion des groupes affiliés à l’État islamique et éviter que la région ne devienne un nouveau sanctuaire terroriste.

Concrètement, l’aide américaine repose moins sur une présence visible que sur un soutien ciblé : partage de renseignements ; formation des forces spéciales nigérianes ; fourniture d’équipements ; surveillance aérienne ; coopération anti-terroriste régionale. Les drones et les capacités de renseignement américaines ont notamment permis d’améliorer la localisation des chefs jihadistes et d’anticiper certaines attaques. Washington mise aussi sur une logique de partenariat. Les autorités américaines cherchent à professionnaliser les forces nigérianes plutôt qu’à se substituer à elles. Une différence majeure avec les interventions militaires plus directes, mais guère convaincantes, menées ailleurs dans le monde.

Ces dernières années, plusieurs chefs de Boko Haram ont été neutralisés, tandis que certaines zones autrefois totalement contrôlées par les islamistes sont repassées sous autorité gouvernementale. L’armée nigériane reste cependant loin d’une victoire définitive, mais elle apparaît aujourd’hui mieux organisée et plus mobile. Les opérations coordonnées avec les pays voisins se sont également intensifiées grâce au soutien logistique et diplomatique américain.

Dans les centres urbains du nord-est, les attentats spectaculaires ont diminué par rapport au pic de violence observé au milieu des années 2010. Cette amélioration reste fragile, mais elle témoigne d’un changement de dynamique.

Les États-Unis avancent toutefois avec prudence. Washington sait que toute présence militaire occidentale trop visible peut alimenter les discours anti-occidentaux des groupes jihadistes. L’administration américaine préfère donc une approche de low profile, fondée sur l’assistance technique et le partenariat sécuritaire. Cette méthode permet également d’éviter le coût politique et humain d’une intervention directe.

Mais derrière la lutte anti-terroriste se joue aussi une bataille d’influence. Dans une Afrique où la Russie, la Chine et la Turquie gagnent du terrain, les États-Unis cherchent à conserver un rôle stratégique majeur. Le Nigeria, première puissance démographique et économique du continent africain, constitue un partenaire essentiel dans cette compétition géopolitique.

Malgré les progrès enregistrés, la situation reste instable. Les groupes islamistes conservent des capacités de nuisance importantes, notamment dans les zones rurales et autour du lac Tchad. Surtout, les causes profondes du conflit demeurent : pauvreté extrême, chômage massif des jeunes, corruption et faiblesse des institutions locales.

L’aide militaire américaine peut contenir la menace, mais elle ne suffira pas à régler durablement la crise sans développement économique et sans restauration de l’autorité de l’État fédéral dans les régions abandonnées. Reste que, pour l’instant, Washington semble avoir trouvé au Nigeria une formule plus efficace que les grandes interventions militaires du passé : agir discrètement, soutenir les forces locales et limiter son exposition directe. Une méthode moins spectaculaire, mais plus adaptée aux conflits africains contemporains.

 

Alain Sanders