vendredi 22 mai 2026

Les libres propos d’Alain Sanders

 

Un tournant historique au Pays de Galles : un gouvernement entièrement gallophone (II)

 

Comme nous avons eu l’occasion de l’expliquer ici même récemment, le Pays de Galles traverse un moment politique inédit. Après les élections du Senedd (le Parlement gallois) de mai 2026, le parti nationaliste Plaid Cymru est arrivé en tête et a formé un gouvernement dirigé par Rhun ap Iorwerth. Au-delà de l’alternance politique, un symbole fort retient particulièrement l’attention : l’ensemble des membres du nouveau gouvernement sont des locuteurs de la langue galloise. Et c’est la première fois depuis 682 ans !

 

Cette situation constitue en effet une première dans l’histoire moderne du Pays de Galles. Depuis la création du Parlement gallois — le Senedd — en 1999, les gouvernements successifs avaient toujours mêlé ministres anglophones et gallophones. Le nouveau cabinet marque donc une rupture culturelle autant que politique.

 

Les élections de 2026 ont bouleversé l’apparent équilibre politique gallois. Le Parti travailliste gallois, dominant depuis plus d’un siècle, a subi une lourde défaite, tandis que Plaid Cymru s’est imposé comme première force politique avec 43 sièges sur 96 au Senedd. L’arrivée au pouvoir de Plaid Cymru représente un changement majeur. Fondé en 1925, le parti défend traditionnellement la promotion de la langue galloise ; une plus grande autonomie pour le Pays de Galles ; la protection totale de l’identité culturelle galloise ; des politiques sociales affirmées.

 

Le nouveau Premier ministre, Rhun ap Iorwerth, est lui-même une figure fortement associée au renouveau de la langue galloise. Ancien journaliste de la BBC en langue galloise, il incarne une génération politique pour laquelle le gallois n’est plus seulement « un héritage culturel », mais une langue de gouvernement et un marqueur identitaire.

 

La composition du gouvernement a immédiatement suscité l’intérêt des médias britanniques et gallois. Tous les ministres parlent couramment le gallois, plusieurs d’entre eux l’utilisant d’ailleurs quotidiennement dans leur vie publique et privée.

 

Ce choix n’est pas anodin. Au Pays de Galles, plus de 30 % de la population déclare pouvoir parler gallois, mais la proportion varie fortement selon les régions. Dans certaines zones rurales du nord et de l’ouest, le gallois reste la langue majoritaire (l’anglais restant une exception), tandis que dans les grands centres urbains du sud, l’anglais est largement de règle.

 

Pour les partisans du gouvernement, cette équipe reflète enfin la réalité culturelle profonde du pays. Depuis plusieurs décennies, les institutions galloises mènent une politique active de revitalisation linguistique : enseignement obligatoire du gallois à l’école ; développement des écoles immersives ; médias publics en langue galloise (comme S4C) ; bilinguisme dans les administrations.

 

Le nouveau gouvernement souhaite accélérer cette dynamique. Parmi les premières priorités évoquées figurent l’augmentation du nombre d’écoles gallophones, un accès accru aux services publics en gallois et une présence renforcée de la langue dans le numérique et les médias. Pour Plaid Cymru, la langue n’est pas simplement un outil de communication : elle constitue le cœur même de l’identité nationale galloise.

 

Ce gouvernement entièrement gallophone intervient dans un contexte de fortes tensions identitaires au Royaume-Uni. Après le Brexit, la question des nations constitutives — Écosse, Irlande du Nord et Pays de Galles — est revenue au centre du débat politique britannique. Le Pays de Galles reste pour l’heure moins indépendantiste que l’Écosse, mais le sentiment national gallois progresse régulièrement. La langue joue un rôle central dans cette évolution. Là où l’anglais représente souvent l’identité britannique commune, le gallois devient un marqueur distinctif de souveraineté culturelle. Le fait que tous les ministres parlent gallois envoie donc un message politique clair : le gouvernement veut montrer qu’il dirige le pays « depuis le Pays de Galles et pour le Pays de Galles ».

 

Cette évolution est accueillie avec enthousiasme par les défenseurs des langues régionales en Europe, notamment en Bretagne, en Alsace, en Catalogne, en Corse ou au Pays basque. Les jacobins sont, quant à eux, bien évidemment hostiles à ces changements, expliquant qu’une partie de la population du Pays de Galles ne parle pas le gallois, ce qui risque de créer une forme de distance culturelle et ethnique discriminatoire. « Nous n’interdisons à personne, et tout au contraire, d’apprendre le gallois ! », répondent les militants de Plaid Cymru.

 

Ce gouvernement constitue déjà un cas d’étude unique en Europe occidentale : rarement une langue dite « minoritaire » aura occupé une place aussi centrale au sommet d’un exécutif moderne. Pour les défenseurs des langues régionales, le Pays de Galles apparaît désormais comme un laboratoire politique et culturel. Et pour beaucoup de Gallois, voir leur langue utilisée naturellement au plus haut niveau de l’État sonne comme une délivrance.

 

Alain Sanders