Je découvrais avant-hier à Paris l’article de Jeanne Smits du 11 mai 2026 titré : « La propagande soviétique renaît sous Poutine, la Russie revisite sa mémoire ».
L’excellente Jeanne qui, comme on le sait, est admirablement polyglotte, y mettait en exergue un article passionnant publié ce jour-là par le quotidien espagnol « El Païs ». Le journaliste Javier Cuesta y posait une question de fond : aurait-on omis de saisir l’importance du décret 1564 pris le 20 juin 2026 par le premier ministre de Poutine Michaïl Michouskine imposant une réécriture du « concept de la politique étatique pour la préservation de la mémoire des victimes de la répression politique ».
Et Jeanne de commenter : « Depuis lors, les exemples de mise en œuvre de cette nouvelle vision se multiplient ». Selon elle, le cas le plus spectaculaire remonte au 22 avril dernier, avec la décision de Vladimir Poutine de baptiser l’Académie du FSB, héritier direct de la Tchéka, du NKVD et du KGB, du nom de son fondateur historique Felix Djerzinski (on trouve une photo du personnage en compagnie de Staline en page 26 de notre livre « L’Ukraine face à Poutine »).
L’Académie du KGB portait déjà son nom mais celui-ci avait été quelque peu gommé depuis la chute de l’URSS, même si Poutine a continué de marquer sa mémoire en participant aux anniversaires célébrés à la Loubianka.
Le premier organisateur de la terreur bolchévique, avec ses innombrables victimes, reprend sa place comme exemple pour les élèves candidats aux services secrets. Le décret de Poutine, écrit Jeanne Smits, salue la contribution exceptionnelle de Félix Djerzinski à la sécurité de l’État. Jeanne note que je rappelle volontiers que le créateur de la Tchéka invitait les bourreaux qu’il recrutait lui-même à « faire souffrir leurs victimes le plus possible le plus longtemps possible ».
Jeanne Smits observe que la mémoire de Katyn n’est pas épargnée. Une nouvelle exposition parle plutôt de « dix siècles de russophobie polonaise » (sic !) et de « nazis ukrainiens » (resic !). On y lit encore que pour les Russes : « La Pologne a été une source constante de danger ». Il est donc question de « conquêtes polonaises » et de « libérations russes au cours de l’histoire » !
Dans cette veine, on apprend que le Kremlin a fait démonter pour la première fois un monument commémorant à Tomsk (Sibérie occidentale) la répression politique soviétique. On ne saurait donc être plus clair : désormais avec Poutine, il n’est plus question de pouvoir faire mémoire des répressions soviétiques. Et c’est ainsi que la Russie de Poutine vient encore de remplacer le Musée du Goulag par celui du « génocide du peuple soviétique ».
On ne s’étonnera donc pas que l‘association internationale « Memorial », créée jadis par l’académicien Sakharov et chère à Soljenitsyne, vienne de se voir déclarée « organisation extrémiste » et que soit criminalisés officiellement ses activités et ses soutiens.
Naissance du Sovintern
De même que le groupe Wagner a été incroyablement rebaptisé « Africa Corps » selon le modèle hitlérien, Poutine parraine désormais une nouvelle internationale d’une centaine de partis de gauche et de partis communistes pro-russes de quelque 70 pays, et il a fait apparaître, avec une référence claire à l’Union soviétique, celle du Komintern rebaptisée Sovintern.
On ne saurait mieux dire et mieux faire : le Komintern est ainsi réactivé.
Entretien de Laure Mandeville avec Antoine Arjakovsky
Dans le Figaro de ce jour, sous la plume de Laure Mandeville et d’Antoine Arjakovsky, deux titres dans la page « Débats autour du monde » : le premier « Guerre en Ukraine : la justice contre la « réalpolitik » ; la grande spécialiste de l’Union soviétique et de la Russie Laure Mandeville écrit d’abord en exergue de son article : « Deux approches s’affrontent pour terminer la guerre en Ukraine :
· L’une, trumpiste, fondée sur la « réalpolitik » et le primat de la force, propose de fermer les yeux sur les exactions russes et d’échanger la paix contre un deal économique.
· L’autre, européenne, met en garde contre une « réalpolitik » sans prise en compte du « réel » et rappelle que les crimes russes ne peuvent rester impunis. Elle écrit notamment dans son article : « Tous les experts du sujet reconnaissent l’ampleur des crimes russes, des pratiques de torture, notamment sexuelles, sur les prisonniers de guerre et les civils. Des massacres à grande échelle à Boutcha et à Irpin. Des milliers d’enfants déportés et russifiés ».
Laure Mandeville s’entretient ensuite avec l’historien Antoine Arjakovsky, directeur d’études au Collège des Bernardins, qui vient de clôturer une série de séminaires consacrés au thème de la justice internationale pour les crimes poutiniens en Ukraine et qui salue la création d’un tribunal spécial visant à juger le crime d’agression russe mais s’inquiète de la lenteur de la justice internationale.
En conclusion de son entretien avec Laure Mandeville, Antoine Arjakovsky écrit notamment : « L’absence de jugement des crimes du régime soviétique au début des années 1990 a conduit à une amnésie collective, un refus de mise en place de mesures de lustration puis un phénomène de lente justification du système soviétique qui a mené à la répétition des crimes ».
Voilà pourquoi le 9 novembre 1997 nous avions pour notre part organisé notamment avec le grand résistant Jean-Baptiste Biaggi, avec notre ami Jean-Pierre Cohen, et les compagnons de la Libération Albert Chambon et Pierre Closterman, une journée consacrée au cas particulier du traître tortionnaire Georges Boudarel et aux différentes abominations du communisme de par le monde.
Nous savions que ce procès était indispensable. Hélas, seul le président lituanien Vytautas Landsbergis, organisa, comme il nous l’avait promis, avec les moyens de sa République, un pareil procès.
Bernard Antony