lundi 30 mars 2026

Une tribune offerte à la propagande : retour critique sur l’interview de Lavrov sur France 2


 

Une tribune offerte à la propagande : retour critique sur l’interview de Lavrov sur France 2

 

L’interview de Sergueï Lavrov par Léa Salamé sur France 2, diffusée le 26 mars 2026, ne constitue pas simplement une controverse médiatique de plus. Elle révèle un problème bien plus profond : l’incapacité — ou le refus — de certains médias à appréhender la guerre informationnelle contemporaine. C’est une interview qui a tourné à la démonstration unilatérale.

 

Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas tant ce qui a été dit que la manière dont cela a été permis, voire accompagné. L’entretien, enregistré à l’avance et diffusé en prime time devant plus de 3,4 millions de téléspectateurs, a offert au chef de la diplomatie russe un espace rare pour dérouler ses éléments de langage. Sans contradiction.

 

C’est un événement catastrophique, honteux, dangereux, qui souligne qu’un représentant d’une puissance engagée dans un conflit majeur a pu tranquillement dérouler ses éléments de langage  sur une chaîne publique française (et payée par les Français).

 

Le problème n’est pas d’interviewer Lavrov, c’est de ne pas le confronter sérieusement à ses mensonges. Le déséquilibre est d’autant plus frappant que Lavrov est un acteur aguerri de la communication stratégique. Il a même utilisé des techniques simples — comme retirer son oreillette — pour empêcher les relances et contrôler le tempo de l’échange. Résultat : une inversion du rapport de force. Ce n’est plus la journaliste qui questionne, mais le poutiniste qui impose son récit.

 

Dans ce type de configuration, l’interview cesse d’être un exercice journalistique pour devenir une opération de communication — voire une plateforme offerte à la propagande russe.

 

L’une des critiques les plus sévères porte sur les angles morts de l’entretien. Aucune relance, par exemple, sur des sujets majeurs comme Boutcha, Marioupol ou les accusations de crimes de guerre. Ce silence n’est pas anodin. Il contribue à normaliser le discours officiel russe en le plaçant sur le même plan qu’un discours factuel, alors même qu’il est largement contesté par la communauté internationale.

 

En évitant ces sujets, l’interview donne l’impression d’un débat équilibré… là où il y a en réalité une dissymétrie massive entre faits documentés et narration politique.

 

La défense de la chaîne, qui affirme que l’entretien était « solide sur le fond », repose sur une conception classique du journalisme : poser des questions, laisser répondre, montrer aux téléspectateurs. Mais cette vision apparaît aujourd’hui insuffisante face à des acteurs qui utilisent précisément ces formats pour diffuser leur récit. La Russie fait de la désinformation une « arme centrale » dans son affrontement avec l’Occident.

 

Dans ce contexte, diffuser un entretien peu contradictoire revient, de facto, à participer à cette stratégie. La réaction de l’Ukraine, qui a dénoncé une « tribune à un criminel de guerre », illustre l’ampleur du malaise.

 

Mais au-delà de la réaction diplomatique, cette affaire interroge profondément le rôle du service public : doit-il garantir la pluralité des voix, même celles d’un régime accusé de crimes de guerre, ou doit-il adapter ses pratiques face à des stratégies de manipulation sophistiquées ?

 

Le véritable problème de cette interview n’est pas d’avoir donné la parole à Lavrov. C’est de l’avoir fait sans les outils nécessaires pour déconstruire son discours en temps réel. À l’ère de la guerre informationnelle, le journalisme ne peut plus se contenter d’être une chambre d’écho neutre. Il doit redevenir un espace de confrontation rigoureuse, capable de distinguer clairement entre information, désinformation et propagande. Faute de quoi, il risque de devenir un relais de ce qu’il prétend analyser.