Justice immanente ? Edouard Philippe menacé électoralement par les communistes qu’il a dit préférer au RN…
La formule avait fait grincer des dents à la droite même mollasse et bondir au RN : il y a quelques mois, Édouard Philippe assurait, toute honte bue, qu’il préférait voter communiste plutôt que pour le Rassemblement national. Manière pour l’ancien locataire de l’Hôtel Matignon de rappeler son macrono-juppéisme, à savoir une lâcheté politique incommensurable. Ironie de l’histoire : voilà que les staliniens du Havre pourraient bien, localement du moins, lui compliquer sérieusement la tâche.
En effet, tout se joue d’abord au Havre, fief supposé de l’actuel maire. Au Havre, Édouard Philippe a tissé sa toile, tricoté de bric et de broc son image de gestionnaire et installé son parti, Horizons (plutôt bouchés ces temps-ci…). Mais la sociologie de la ville – populaire, portuaire, marquée au fer rouge par une longue main mise communiste – demeure un terreau favorable à la gauche extrémiste.
Le Parti communiste, fantomatique nationalement, a conservé des réseaux militants denses, une mémoire municipale et une capacité de mobilisation dans certains quartiers. Dans un contexte de pouvoir d’achat sous tension, de défiance vis-à-vis du macronisme et de crispations sociales, une candidature communiste combative pourrait fracturer l’électorat que Philippe pensait stabilisé.
En déclarant préférer un bulletin communiste à un vote pour le Rassemblement national, l’ancien Premier ministre cherchait à se placer sur le terrain antidémocratique de feu le front républicain. En politique, les mots laissent des traces. Ses adversaires ne manquent pas de lui rappeler cette infamie, l’accusant tour à tour d’opportunisme ou de complaisance, voire des deux à la fois.
Car son calcul était clair : dans l’imaginaire d’une partie de la droite courbe, le communisme municipal apparaît comme une force idéologique datée, sans doute contestable, mais intégrée au jeu démocratique. Le RN, lui, restait l’ennemi principal. Sauf que la recomposition politique brouille les lignes. Le vote populaire se porte sur le RN, et le PC tente de se refaire une santé en capitalisant sur la colère sociale.
Le scénario le plus redouté pour Philippe serait celui d’une triangulaire : centre droit, gauche radicale et RN. Dans cette configuration, chaque voix comptera. Or, une candidature communiste solide pourrait siphonner un électorat populaire qui, faute d’alternative crédible, se reportait parfois sur le maire sortant pour des raisons de gestion locale.
Le RN, de son côté, guette la moindre division. Si le Parti communiste parvient à incarner une opposition sociale structurée, il pourrait empêcher Philippe d’apparaître comme le seul rempart « « raisonnable » face à la droite nationale. Le paradoxe serait alors complet : ceux qu’il disait préférer deviendraient ses adversaires les plus dangereux.
Au-delà du Havre, l’enjeu est national. Édouard Philippe nourrit des ambitions élyséennes. Or, toute fragilisation locale entamerait son image déjà bien lézardée d’homme fort et de gestionnaire. Dans une France fragmentée, où le clivage ne se résume plus au duel classique droite-gauche mais s’articule autour d’un triptyque centre / gauche radicale / RN, chaque bastion compte.
Si les communistes parviennent à transformer le scrutin local en référendum social contre la politique gouvernementale, Philippe pourrait se retrouver pris en étau entre deux colères : celle d’un électorat tenté par la rupture, et celle d’une droite qui n’a jamais digéré ses ambiguïtés stratégiques.
La politique a ses ironies cruelles. En cherchant à tracer une frontière face au RN, Philippe a cru solder le débat. Mais à force de reptations indignes, les lignes bougent. Et Edouard Philippe, compagnon de route des communistes, Edouard Philippe qui s’affichait aux côtés de Fabien Roussel à la Fête de l’Huma le 17 septembre 2023, va pouvoir peut-être profiter ad nauseam de ses camarades préférés…
Alain Sanders