mercredi 11 mars 2026

Les libres propos d’Alain Sanders


 

Hier, les morticoles « épidémiologistes » du Covid. Aujourd’hui, les plateaux télé occupés par des régiments de généraux à la retraite (et donneurs de leçons ) …

 

Il y a quelques années à peine, les Français découvraient une nouvelle caste médiatique : les épidémiologistes de plateau. Chaque soir, ils s’alignaient sur les écrans comme des médecins de garde du débat public, courbes de contamination à la main et prophéties sanitaires apocalyptiques au bout des lèvres.

 

Aujourd’hui, changement de décor. Les graphiques ont disparu. Les virus aussi. À leur place des cartes du Moyen-Orient, des silhouettes de drones et une nouvelle figure de l’expertise instantanée : le général à la retraite. Allumez une chaîne d’information continue. Sur presque chaque sujet international, surtout depuis la montée des tensions avec l’Iran, vous tomberez immanquablement sur un officier supérieur retraité. Général d’armée, ancien chef d’état-major adjoint, stratège autoproclamé ou consultant militaire : la distribution est large (on a même quelques amiraux à l’occasion).

 

Ce phénomène n’est pas totalement nouveau. Mais il a pris ces dernières années une ampleur frappante. Sur les chaînes d’information, les anciens militaires sont devenus les interlocuteurs « naturels » dès qu’il est question de guerre ou de sécurité internationale. L’un d’eux reconnaissait même, avec une pointe d’humour, que les généraux étaient devenus « l’équivalent des médecins pendant le Covid ». La formule se voulait ironique. Elle est surtout révélatrice.

 

Le problème n’est pas que des militaires s’expriment dans l’espace public. Leur expérience peut évidemment éclairer certaines réalités opérationnelles. Le problème est qu’ils occupent désormais presque tout l’espace. La guerre devient alors un objet technique : portée des missiles, efficacité des systèmes anti-aériens, capacité de frappe des drones, scénario d’escalade régionale, etc.

 

Sous les yeux ébahis d’animateurs et de lecteurs de prompteurs qui n’ont jamais entendu siffler que des balles de tennis, le débat se transforme en briefing tactique permanent. On parle de frappes », de « capacités », de « fenêtres d’opportunité ». La guerre se réduit à un exercice de « modélisation stratégique ».

 

On nous dira qu’un général à la retraite reste un général. Son regard est façonné par toute une carrière passée dans une institution militaire, avec ses doctrines, ses alliances et ses réflexes stratégiques. Il est souvent péremptoire. Or, la télévision adore cette posture d’autorité : uniforme invisible, ton assuré, phrases courtes. Sur un plateau, cela fonctionne parfaitement. L’expertise paraît incontestable. Mais c’est une expertise située. La vision militaire privilégie naturellement la logique de puissance, la rationalité stratégique, la crédibilité de la dissuasion, la nécessité de l’escalade contrôlée.

 

Pourquoi ces profils dominent-ils les plateaux ? Parce qu’ils sont parfaits pour le format. Un général retraité coche toutes les cases du consultant médiatique idéal : disponible immédiatement, habitué aux interventions publiques, porteur d’une autorité symbolique forte, capable de parler avec assurance même (et surtout) quand l’information manque.

 

Dans un cycle d’information continu où il faut commenter chaque rumeur en temps réel, c’est exactement ce qu’attendent les chaînes. La télévision n’aime pas l’incertitude. Les généraux donnent l’illusion de la maîtriser.

 

Ce défilé permanent n’est pas anodin. Il produit une transformation subtile du débat public. La guerre cesse d’être une tragédie collective pour devenir une variable stratégique. Hier la pandémie, aujourd’hui la guerre permanente. Les crises changent, mais le mécanisme médiatique reste le même. Hier, le débat public était médicalisé. Aujourd’hui, il est militarisé. Par des anciens militaires, certes respectables, mais plus forcément dans le coup. Et automatiquement tentés de se référer à des guerres d’hier (la Première Guerre mondiale, la Seconde, voire même – je l’ai entendu de mes oreilles, la guerre du Péloponnèse !) pour expliquer celles d’aujourd’hui.

 

Dans les deux cas (épidémiologistes, généraux), une poignée d’experts omniprésents structure le récit collectif, souvent dans l’urgence et avec peu de contradiction. Et pendant que les plateaux débattent d’équilibres de puissance et de frappes chirurgicales, une question beaucoup plus simple reste rarement posée : qui a intérêt à ce que la guerre devienne un spectacle d’experts supposés ou auto-proclamés ?