lundi 23 février 2026

Les libres propos d’Alain Sanders


Notre mémoire 

1876-2026 : il y a 150 ans, les apparitions mariales de Pellevoisin (Indre)

 

Pellevoisin est un village de l'Indre de quelque douze cents habitants. Situé à 35 km de Châteauroux, Pellevoisin a une belle église romane du XIle siècle et l’un des plus beaux tumuli de France.

En 1876, le curé de l’église est l’abbé Artème-Joseph Salmon. II est là depuis sept ans et, aidé de cinq religieuses de la congrégation de Sainte-Anne (de Saumur) qui animent l’école paroissiale, il assure son sacerdoce avec beaucoup de piété et de sagesse.

Constance-Estelle Faguette, que nous allons retrouver par la suite à Pellevoisin, est née le 12 septembre1843 au Moulin-Picot, village proche de Châlons-sur-Marne. Petite, elle fréquente l'école du pays dirigée par les Sœurs de la Providence (de Portieux).

Plus tard, ses parents s’installent à Paris et Estelle fréquente la paroisse Saint-Thomas d’Aquin.

En 1861 – elle a alors 18 ans – elle entre au noviciat des Augustines Hospitalières de l’Hôtel-Dieu mais, deux ans plus tard, une chute grave détériore sa santé et l'empêche de vivre sa vocation. Pour gagner sa vie, Estelle fait des travaux de couture chez la duchesse d’Estissac et la belle-fille de cette dernière, la comtesse Arthur de La Rochefoucauld. Remarquée pour sa bonté naturelle, elle est placée en février 1865 comme bonne d’enfants au service de la comtesse. Fin mai, Estelle suit ses employeurs au château de Rocheplatte, près de Pithiviers (Loiret), puis, en juillet, à Pellevoisin, au château de Poiriers.

Pendant dix ans, Estelle, qui sera bientôt promue femme de chambre, va suivre les déplacements de Mme de La Rochefoucauld qui, de mai à janvier, séjourne en province et visite ses amis à Châteauroux et Orléans.

En 1875, la péritonite chronique dont souffre Estelle étant devenue tuberculeuse, la jeune femme doit interrompre son service. En juin, elle est hospitalisée chez les Augustines de la rue Oudinot. Le médecin qui la soigne, le docteur Bucquoy, est catégorique : Estelle est condamnée à court terme. Et il faut, de surcroît, l’éloigner des enfants. Mme de La Rochefoucauld la fait alors transporter en son château de Poiriers, à Pellevoisin.

Loin de profiter du « bon air », comme l'avait espéré le docteur Bucquoy, Estelle s’étiole doucement.

Se sachant condamnée, Estelle écrit une « lettre » – une sorte de testament – à la Sainte Vierge et demande à la préceptrice des Rochefoucauld, Mlle Reiter, d’aller l’enterrer au pied d'une statue de Marie située dans une petite grotte du parc du château, petite grotte dédiée à Notre-Dame de Lourdes.

Le 18 décembre 1875, Estelle, qui vient d’avoir une grave crise, reçoit les derniers sacrements. Pour lui éviter les désagréments du château, Mme de La Rochefoucauld l’installe dans une petite maison du village, tout près de l’église. Et elle permet aux parents d'Estelle de s'y installer pour accompagner les derniers moments de leur fille. Le 8 février, en proie à une crise terrible, Estelle demande à voir le médecin. Ce dernier, médecin de famille des La Rochefoucauld, a soigné la jeune femme et connaît son état : « J'ai autre chose à faire que d'aller consoler des mourants. Mais adressez-vous au docteur Hubert. Il n'est dans le pays que depuis peu de temps et n'a jamais entendu parler de votre malade. II ne refusera sûrement pas de la voir. »

Le docteur Hubert ne refusera pas, en effet. Après avoir ausculté Estelle, il déclare, après s'être étonné d'avoir été dérangé pour une mourante : « Elle n'a que quelques heures de vie. »

Le 13 février, Estelle demande au curé d’écrire à Mme de La Rochefoucauld pour la prier de mettre un cierge à Notre-Dame-des-Victoires et un autre à Notre-Dame de Lourdes dans l’église de Gésu, rue de Sèvres, à Paris. Le curé et Mme de La Rochefoucauld s’acquitteront de cette mission.

 

Le 15, Estelle dit à l’abbé Salmon que la Sainte Vierge lui est apparue. Pour lui annoncer qu'elle serait morte ou sauvée le samedi suivant. Le curé met cette confidence sur le compte du délire.

Le lendemain, Estelle redit au curé qu’elle a vu la Sainte Vierge.

— Et que vous a-t-elle dit ? demande le brave homme qui ne veut pas contrarier la mourante.

— Elle m’a dit que je serai guérie ce samedi...

 

Le jeudi 17, Estelle donne tant de précisions troublantes que l’abbé Salmon lui conseille de parler de sa « vision » à quelques personnes discrètes, sept bonnes gens du village. Le vendredi, à 10 heures du soir, tout semble joué. Estelle étouffe. Elle ne peut plus respirer. L’enflure de son bras est devenue énorme. Sa plaie s’élargit. L’abbé Salmon la presse de se confesser. « Demain », lui dit-elle.

Le lendemain, le curé est là à six heures et demie. Estelle lui dit qu'elle se sent « comme guérie ». Quand il revient après avoir dit sa messe, une heure plus tard, les sept personnes à qui Estelle a fait confidence se tiennent agenouillées dans la petite chambre, autour du lit.

Ayant donné la communion à la malade, l’abbé Salmon, qui sait que le bras droit d’Estelle est paralysé depuis des mois, demande :

— Ma pauvre Estelle, vous avez eu beaucoup de courage et de résignation. Ayez aussi beaucoup de confiance en la Sainte Vierge. Pour nous prouver que tout ce que vous nous avez dit n’est pas une illusion, faites votre signe de croix de la main droite.

Par deux fois – et sans effort – Estelle se signera de la main droite.

« Je suis guérie, s’écrie-t-elle, je sens bien que je suis guérie ! » De fait, elle l’est : elle respire régulièrement, l’enflure de son bras a disparu, la plaie est cicatrisée, l’énorme tumeur du côté gauche s’est comme effacée... Stupebant omnes ! Estelle va alors se lever. Et marcher.

La supérieure des sœurs qui assiste à cette guérison radicale, dira : « Ce qui m’a le plus frappée, c'est le passage subit de ce visage cadavérique à la fraicheur de la santé. »

Ce qui frappera tout le monde – et au-delà du descriptible – c'est qu’Estelle, qui mourra paisiblement à l’âge de 86 ans, n’aura plus jamais la moindre rechute…

Le 27 février, le docteur Hubert vient visiter la « malade ». Il n’en croit pas ses yeux.  « Cette guérison est hors des lois de la nature », écrit-il à Mme de La Rochefoucauld. Le docteur Bucquoy, médusé, témoignera dans une lettre du caractère « extraordinaire» de la

guérison d’Estelle. Le docteur Bénard, de Buzançais, qui avait abandonné les soins de la jeune femme, préfèrera faire profil bas…

Après sa guérison totale, Estelle Faguette va rédiger le récit des apparitions de la Sainte Vierge, apparitions qui ont commencé le14 février 1876 et ont pris fin le 8 décembre de la même année. Il faut lire le récit de ces quinze apparitions (en l’honneur des quinze mystères du Rosaire) où tout serait à relever tant Estelle, âme simple et cœur pur, a su traduire l’immense amour de la Mère de Jésus, Comme elle vient d’annoncer à Estelle qu’elle serait guérie et que cette dernière ose répondre : « Mais, ma Bonne Mère, si j'avais le choix j'aimerais mieux mourir pendant que je suis préparée »,la Sainte Vierge répond doucement : « Ingrate, si mon Fils te rend la vie, c'est que tu en as besoin (...). Si mon Fils s'est laissé toucher, c’est par ta grande résignation et ta patience. N’en perds pas le fruit par ton choix. Ne t’ai-je pas dit : s’Il te rend la vie, tu publieras ma gloire ! »

« Tu publieras ma gloire » : cette recommandation, faite dès la deuxième apparition (15 et 16 février 1876), et à laquelle Estelle est tentée de répondre : « Comment ? », la Sainte Vierge la réitérera lors de la quatrième apparition (17 et 18 février 1876), puis lors de la cinquième (18 et 19 février 1876), etc.

Notons encore, lors de la cinquième apparition, ces mots de la Vierge : « Ce qui m’afflige le plus, c’est le manque de respect qu’on a pour mon Fils dans la sainte communion et l’attitude de prière que l’on prend, quand l'esprit est occupé d’autres choses. Je dis ceci pour les personnes qui prétendent être pieuses. »

Et encore, lors de la onzième apparition (15 septembre 1876) :« Je te tiendrai compte des efforts que tu as fait pour avoir le calme. Ce n’est pas seulement pour toi que je le demande, mais aussi pour l'Eglise et pour la France. Dans l’Eglise, il n’y a pas ce calme que je désire (…). Et la France ! Que n'ai-je fait pour elle ! Que d'avertissements, et pourtant encore elle refuse d'entendre. Je ne peux plus retenir mon Fils. La France souffrira. »

À Pellevoisin, une Confrérie fut érigée canoniquement en l’honneur de la Vierge Marie, sous le titre de « Mère Toute Miséricordieuse», par Mgr de La Tour d’Auvergne,  archevêque de Bourges, le 28 juillet 1877. Elle sera élevée au rang d’Archiconfrérie par Léon XIII , le 12 mars1896.

En 1904, Mgr Bauron écrira dans une petite brochure : « Quelle Clarté cette première Apparition jette sur l’état social de notre pays. Cette pauvre malade agonisante, dont le démon agite la couche solitaire, dans les ténèbres d'une nuit sans étoiles, n’est-ce pas la saisissante image de la France qui a perdu, avec les lumières de la foi catholique, la liberté de son culte, dont les membres sont paralysés par des lois iniques ? La Vierge viendra rappeler à Satan que la Nation des Francs lui est consacrée, qu’elle appartient à son Fils depuis le baptême de Clovis et qu'il n’a rien à prétendre sur ce pays qui est le Royaume de Marie et doit rester l’Apôtre zélé de sa gloire, le constructeur de ses basiliques, magnifiques ex-voto de reconnaissance. » Remarquons, en effet, que la Sainte Vierge, à Pellevoisin, associe étroitement l’Eglise et la France. A Estelle, qui s’inquiète – in pectore – des obstacles qu’elle rencontrera pour « publier la gloire de Marie, la Sainte Vierge dit :

« Tu auras des embûches. On te traitera de visionnaire, d'exaltée, de folle. Ne fais pas attention à tout cela. Sois-moi fidèle, je t’aiderai ». Malgré les embûches que

l'on imagine, Estelle accomplira ‘sa mission jusqu'au bout avec, dans le cœur, cette autre recommandation de Marie : « Du calme, mon enfant ! Patiente ! Tu auras des peines mais je suis là. »

Lors de la huitième apparition (3 juillet 1876), la Sainte Vierge dit à Estelle : « Je suis venue pour terminer la fête.»

« Quelle fête ? » C’est la question qu'Estelle, qui ne lit pas les journaux, n’ose poser. Et elle ignore la grande solennité qui, ce jour-là, a eu lieu près de la Roche de Massabielle où le cardinal Pie, en présence de trente-six archevêques et évêques et d’une foule immense, a exalté la gloire de la Vierge Immaculée et où le cardinal Guibert a déposé sur son front la couronne de sa royauté universelle.

À Pellevoisin, comme à Lourdes, comme à la Salette, la Reine du Ciel – « Je choisis les petits et les faibles pour ma gloire » – a choisi une humble parmi les humbles, une petite servante de rien du tout, en lui disant, évoquant les ennemis de la France et de la chrétienté : « Ne crains rien de ces gens-là ! » i

S’il est, en ce cent-cinquantième anniversaire des apparitions de Pellevoisin, un message à retenir, c'est celui-là : « Ne crains rien de ces gens-là ! »

 

Alain Sanders