lundi 15 décembre 2025

Les libres propos d’Alain Sanders


Bruits de bottes : l’Afrique de l’Ouest à la va comme j’te putsch…

 

Je ne sais pas si l’expression « bruits de bottes » a encore du sens aujourd’hui. Rappelons qu’elle

évoque les militaires — leurs armes, leurs casernes, des perspectives de putsch, de soulèvements musclés ou d’interventions armées. Dans le contexte africain, elle renvoie souvent (et depuis des lustres avec, jadis, des « parrains » occidentaux, ce qui n’est plus vraiment le cas) à l’enchaînement de coups d’État, de mutineries, de transitions instables, de tentatives de prise de pouvoir par la force, et de militarisation de la vie politique.

Depuis 2020, de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, qui ont proclamé leur détestation de l’Occident en général et de la France en particulier, ont été touchés par cette « dynamique » qui est signe d’une crise profonde de gouvernance, de sécurité, et de légitimité politique.

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger font partie des États les plus dramatiquement concernés depuis 2020. En 2023, le Niger a vu son président élu renversé par la garde présidentielle, avec l’arrivée au pouvoir d’une junte menée par Abdourahamane Tiani. Le Burkina Faso a connu deux coups d’État en moins d’un an (2022), le second installant Ibrahim Traoré comme chef de la transition.

Depuis ces putschs, un bloc de pays dirigés par des militaires s’est formé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont créé l’Alliance des États du Sahel (AES), qu’ils ont configurée comme une « confédération » de défense mutuelle.

Cette séquence de bouleversements a profondément modifié le paysage politique ouest-africain en quelques années. Plusieurs facteurs expliquent ces retours du « soldat au pouvoir » : l’impuissance des régimes civils à garantir la sécurité face à l’explosion de la violence djihadiste (insécurité, attentats, instabilité) ; la montée d’un sentiment de désillusion envers la démocratie formelle, jugée inefficace, corrompue, incapable d’apporter des services de base ce qui ipso facto, rend les promesses de stabilité portées par les militaires séduisantes ; les fractures institutionnelles (concentration du pouvoir, fragilité des contre-pouvoirs, dépendances externes), qui rendent plus facile l’intervention des forces armées dans le jeu politique.

Quand les militaires prennent le pouvoir, c’est avec la promesse de « restaurer l’ordre », de  « sécuriser le pays », de « débarrasser le pays des terroristes ». Sans résultats et bien au contraire. Une analyse récente montre que les juntes militaires au Sahel — malgré leur pouvoir — échouent à contrôler durablement l’insécurité. Les attaques massives du terrorisme djihadiste continuent d’endeuiller la région, certains jours avec des dizaines de morts parmi civils et soldats.

Au Niger, après le coup d’État de 2023, les groupes comme le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM) ou l’Organisation de l'État islamique au Sahel (OEI-Sahel) n’ont cessé de progresser.

Sur le plan politique, la fin de la transition vers un pouvoir civil se fait attendre : des échéances promises sont repoussées, des institutions sont modifiées, des partis politiques sont interdits.

Le phénomène putschiste n’affecte pas un seul pays isolément. L’émergence de l’AES illustre une reconfiguration géopolitique : ces États se sont retirés de Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), marquant un recul de l’influence de l’organisation commune, et un isolement relatif de certains pays autrefois membres.

Sur le plan sécuritaire, l’absence d’un front commun fort avec les anciennes puissances — et les incertitudes liées à la coopération internationale — rendent la lutte contre le terrorisme plus difficile, incertaine, et souvent inefficace. Enfin, la nature même des régimes installés — militaires, souvent avec un pouvoir concentré — pose, selon des critères occidentaux, la question des libertés, des droits humains, et de la gouvernance à long terme dans la région.

L’Afrique de l’Ouest est donc aujourd’hui à la croisée des chemins. Plusieurs scénarios sont envisageables. Si les juntes réussissent — d’une part à offrir une sécurité minimale, d’autre part à instaurer des institutions stables —, certaines populations pourraient accepter un régime autoritaire « protecteur », remettant en cause l’idée de démocratie libérale, vieille tarte à la crème cuisinée en Europe. En revanche, l’échec de la sécurité ou la répression politique pourraient exacerber les tensions : fuite des populations, radicalisation islamiste, exode, instabilité prolongée.

Voici une chronologie (2020-2025) des principaux coups d’État (et tentatives) en Afrique de l’Ouest (et pays voisins concernés) : 18 août 2020 au Mali,    renversement du président civil Assimi Goïta, instauration d’un gouvernement de transition ; 24-25 mai 2021au Mali, deuxième coup d’État (au sein de la transition), destitution du président de transition, report des élections ; 5 septembre 2021 en Guinée, renversement du président élu Mamadi Doumbouya, instauration d’un régime militaire ; 24 janvier 2022 au Burkina Faso, renversement du président en place Paul-Henri Sandaogo Damiba, début d’une transition militaire ; 30 septembre 2022 au Burkina Faso, deuxième coup d’État en 8 mois, renversement de la junte précédente, suspension de la Constitution, dissolution du gouvernement, nouvelle junte, promesse de transition ; 26 juillet 2023 au Niger, renversement du président élu Abdourahamane Tchiani, chute du régime civil, la junte prend le pouvoir ; 7–8 décembre 2025 au Bénin, tentative de coup d’État, mutinerie, putsch avorté : le gouvernement et l’armée loyaliste reprennent le contrôle, appuyés par l’aviation nigériane, l’ordre constitutionnel est rétabli. A suivre…


Alain Sanders