Dans le JDD, Philippe de Villiers exalte Xenia Fedorova et fait parler les morts (et par n’importe qui : Soljenitsyne !)
Depuis plusieurs mois, Xenia Fedorova, interdite de séjour en Allemagne, occupe une place… envahissante dans l'écosystème médiatique poutiniste en France. Ancienne directrice de RT France – chaîne financée par l'État russe et interdite de diffusion dans l'Union européenne depuis 2022 –, elle intervient désormais sur CNews, Europe 1 et signe des chroniques (à vomir) dans le JDNews. Cette présence accrue s'inscrit dans une stratégie éditoriale plus large qui installe de plus en plus le narratif du Kremlin.
C'est dans ce contexte que Philippe de Villiers lui consacre une longue défense et illustration amoureuse dans le Journal du Dimanche (2 août). Plus qu'une défense personnelle, l'entretien apparaît comme une tentative de renverser complètement le récit entourant Xenia Fedorova. L'ancienne dirigeante de RT France n'est plus présentée comme une personnalité dont les prises de position sont contestées pour leur proximité (et plus car affinités) avec la propagande russe. Elle devient, sous la plume de Villiers, la pauvre victime d'un appareil d'État qui chercherait à faire taire les voix dissidentes.
Le débat ne porte plus sur les contenus diffusés pendant des années par RT France, ni sur les positions publiques défendues depuis l'invasion de l'Ukraine. Il est recentré sur une supposée persécution politique. Les autorités françaises ont publiquement qualifié Xenia Fedorova de « relais de la propagande du Kremlin », tandis que plusieurs enquêtes journalistiques ont parfaitement documenté son rôle dans les médias où elle trône en majesté et les controverses entourant son influence.
Plus dégueulasse encore que cette piteuse « croisade » pour une ennemie idéologique de notre pays, le recours par Villiers, une nouvelle fois, une fois de plus, à Alexandre Soljenitsyne. On le sait, Villiers invoque régulièrement l'auteur de L'Archipel du Goulag comme une référence morale ultime, comme s’il était le légataire de ses dernières confidences recueillies in articulo mortis quasiment. Genre : « Soljenitsyne me disait : mon cher Philippe, il faut que vous sachiez, etc. »… L'écrivain russe devient ainsi un témoin convoqué par Villiers à chaque bataille idéologique contemporaine. De l’art de faire parler les morts. Et en leur faisant dire, comme c’est le cas en l’occurrence, le contraire de ce qu’ils ont dit…
Et notamment sur l’Ukraine, bien sûr ! Nous renvoyons nos lecteurs au livre de Soljenitsyne Comment réaménager notre Russie (Fayard, 1990) et, plus spécialement, à la page 23 où Soljenitsyne écrit, sans tourner autour du pot, que « si le peuple ukrainien désirait effectivement se détacher de nous, nul n’aurais le droit de le retenir de force ». Il écrit encore : « Oui, cela fait mal, cela fait honte, de se rappeler les oukases du temps d’Alexandre II (1863, 1876) interdisant la langue ukrainienne d’abord dans le journalisme, puis également dans la littérature ».
Faire parler un écrivain disparu est une figure rhétorique ancienne. Mais elle devient problématique et, disons-le, crapuleuse, lorsqu'elle laisse entendre qu'une personnalité historique cautionnerait tel ou tel combat politique actuel. Entre dénoncer le totalitarisme soviétique et défendre une personnalité accusée de relayer les intérêts géopolitiques du Kremlin, il existe un saut intellectuel que l'interview ne démontre jamais.
Soljenitsyne dénonçait la propagande d'État, la manipulation de la vérité et le mensonge institutionnalisé. Et l’éventualité d’interdire par la force le choix des Ukrainiens d’être indépendants. Dans l'entretien, son nom sert pourtant essentiellement à construire un récit de persécution contre une propagandiste dont les critiques portent précisément sur sa proximité avec la communication officielle russe.
Cette intervention dans le JDD, digne d’un texte dans La Pravda naguère, ne constitue donc pas un épisode isolé, mais une pièce supplémentaire d'un dispositif médiatique cohérent. À la lecture de l'entretien, un schéma apparaît : transformer une personnalité controversée en victime ; présenter toute critique comme une preuve de persécution ; convoquer de grandes figures historiques disparues pour donner une dimension morale au combat ;
Cette mécanique est efficace médiatiquement parce qu'elle déplace constamment le débat. Les questions concrètes deviennent secondaires. L'essentiel est ailleurs : fabriquer une épopée. Dans une démocratie, chacun est certes libre de soutenir qui il souhaite. La question est celle des méthodes employées. Lorsqu'un entretien mobilise davantage des références historiques, des figures tutélaires et une dramaturgie de la persécution que des éléments factuels susceptibles d'être vérifiés, il cesse d'être un exercice d'analyse. Pour devenir un récit politique biaisé. Un tract au service du Kremlin.
Un peu frustré de n’avoir eu qu’un destin politique vicinal (après s’être vu un temps en haut de l’affiche), Villiers, qui n’aura cessé toute sa vie (et encore récemment) d’être un adversaire de la droite nationale (au point jadis de fricoter avec Pasqua), est devenu une caricature de lui-même. Quo non descendet ? Et même : Usque tandem abutere patientia nostra ? L’avenir proche devrait nous le dire assez vite.
Alain Sanders