Influences russo-poutinistes en France : les cas Anna Novikova et Xenia Fedorova, symboles d'une guerre informationnelle
Depuis le début de la guerre en Ukraine, la France et ses partenaires européens considèrent les opérations d'influence russes comme une menace stratégique. Médias d'État, réseaux sociaux, associations, relais d'opinion et campagnes de désinformation constituent désormais un volet essentiel de la politique extérieure du Kremlin. Les parcours d'Anna Novikova et de Xenia Fedorova, bien que différents, illustrent les interrogations que suscitent certaines personnalités accusées publiquement de servir les intérêts de Moscou dans l'espace médiatique et politique français.
La guerre ne se joue plus uniquement sur le terrain militaire. Lorsque les chars russes franchissent la frontière ukrainienne le 24 février 2022, une autre guerre est déjà engagée depuis plusieurs années : celle de l'information. Les services occidentaux estiment que la Russie développe depuis longtemps une doctrine de « guerre hybride », qui combine actions militaires, cyberattaques, campagnes de désinformation, influence politique et opérations psychologiques. L'objectif n'est pas seulement de convaincre, mais aussi de fragiliser les sociétés démocratiques en alimentant la méfiance envers les institutions, les médias et les alliances occidentales.
En France, plusieurs rapports parlementaires et analyses de spécialistes ont mis en évidence la multiplication de ces opérations d'influence. Le visage le plus connu de cette stratégie en France demeure celui de Xenia Fedorova. Nommée à la tête de RT France lors de son lancement en 2017, elle défend alors l'idée d'un média offrant un regard différent sur l'actualité internationale. Il s’agit en fait d’un instrument de communication financé par l'État russe et destiné à diffuser les positions du Kremlin.
Après l'invasion de l'Ukraine, des mesures sont prises contre RT et Sputnik, considérant qu'ils participent à la propagande de guerre russe. La diffusion de RT France est suspendue dans l'ensemble de l'Union. Cette mesure est ensuite confirmée par la justice européenne. Depuis cette interdiction, Xenia Fedorova continue de s'exprimer dans différents médias. Et notamment, à gros flots propagandistes sur CNews et dans le JDNews. Avec l’appui et la complicité d’hommes politiques et de journalistes français.
Plus discrète, Anna Novikova est apparue dans le débat public à la faveur d'enquêtes portant sur des activités d'influence liées à la Russie. Selon plusieurs informations enfin rendues publiques, les autorités françaises s'intéressent à ses relations avec les réseaux proches du pouvoir russe. Ces investigations s'inscrivent dans un contexte plus large de lutte contre les ingérences étrangères.. À ce jour, les éléments disponibles relèvent d'enquêtes et d'allégations publiques. Ils ne permettent pas d'affirmer qu'elle aurait agi comme une « agente d'un service de renseignement russe » au sens juridique du terme. Mais on aura l’occasion d’y revenir.
Plutôt que de s'appuyer exclusivement sur des opérations clandestines classiques, la Russie cherche désormais à créer des écosystèmes favorables à ses intérêts. Ceux-ci peuvent inclure : des médias internationaux financés par l'État ; des influenceurs ou commentateurs relayant certaines narrations ; des campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux ; des sites internet diffusant des contenus trompeurs ; des relais politiques ou associatifs partageant certaines analyses géopolitiques. Cette stratégie permet d'entretenir un climat de doute permanent, dans lequel les faits eux-mêmes deviennent contestés.
Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), les services de renseignement et l'agence Viginum surveillent les campagnes de manipulation de l'information visant les intérêts français. Ces organismes ont ainsi identifié plusieurs opérations attribuées à des acteurs russes, notamment des campagnes de désinformation en ligne, des réseaux de faux comptes sur les réseaux sociaux et des sites se présentant comme des médias indépendants. L'objectif affiché est de détecter les tentatives de manipulation avant qu'elles ne puissent influencer le débat public.
Propagande, influence et espionnage : trois notions différentes qui, dans le débat public, sont souvent confondues. La propagande consiste à diffuser un récit favorable à une cause ou à un État. L'influence vise à modifier les perceptions ou les comportements d'un public cœur de cible. L'espionnage implique la collecte clandestine d'informations protégées ou des activités menées pour le compte d'une puissance étrangère.
Les démocraties libérales font face à une difficulté particulière : protéger le débat public contre les manipulations sans porter atteinte à la liberté d'expression. Cette tension explique la prudence des autorités lorsqu'elles communiquent sur des affaires d'ingérence. Les accusations doivent pouvoir être étayées par des éléments solides, tandis que les personnes mises en cause conservent leurs droits fondamentaux. Ce qui provoque à Moscou ce que Roger Holeindre appelait « le rire du cosaque » (1)…
Les affaires impliquant Xenia Fedorova et Anna Novikova illustrent la complexité des nouvelles formes de confrontation entre États. L'une est devenue le symbole du rôle des médias d'État russes dans la diffusion des positions du Kremlin. L'autre fait l'objet d'investigations s'inscrivant dans la lutte contre les ingérences étrangères.
Au-delà de leurs situations personnelles, ces dossiers rappellent que les conflits contemporains ne se limitent plus aux champs de bataille. Ils se jouent également dans l'information, les réseaux numériques, les perceptions collectives et la capacité des responsables à distinguer les faits, la propagande et les tentatives d'influence.
Alain Sanders
(1) Le Rire du Cosaque, publié chez Roberrt Laffont en 1981. Toujours d’actualité !