mardi 5 mai 2026

Les libres propos d’Alain Sanders

  

Humilié au Mali, l’Africa Corps (ex-Wagner) s’installe à Madagascar : enjeux, logiques,  perspectives et menaces

 

Depuis la fin de l’année 2025, Madagascar est devenu un nouveau point d’ancrage de la stratégie africaine de la Russie. À travers l’Africa Corps, structure paramilitaire liée au ministère russe de la Défense et héritière du groupe Wagner, Moscou renforce progressivement sa présence sécuritaire, politique et économique sur la Grande Île Rouge (1). Cette implantation s’inscrit dans une dynamique d’expansion russe en Afrique. Mais elle présente aussi des spécificités liées au contexte malgache.

 

L’Africa Corps est, on le sait, le successeur direct du groupe Wagner après la disparition brutale de son dirigeant Evgueni Prigojine en 2023. Mais, contrairement à Wagner, structure semi-privée (d’où les prétentions putschistes de Prigojine), l’Africa Corps est carrément intégré à l’État russe. Ce qui renforce son rôle géopolitique officiel.

 

Le modèle reste cependant similaire : soutien militaire aux régimes partenaires ; formation des forces locales ; protection des dirigeants ; accès aux ressources naturelles en échange de services sécuritaires plus ou moins efficaces, mais toujours assez éloignés (litote...) du droit des gens dans leurs méthodes.

 

Ce schéma, déjà observé en République centrafricaine ou au Sahel (avec le fiasco du Mali), est désormais appliqué à Madagascar. La présence intrusive russe à Madagascar ne date pas de 2025. Dès 2018, des acteurs liés à Wagner avaient mené des opérations d’influence politique, notamment lors des élections présidentielles, avec des objectifs liés aux ressources minières. Parallèlement, des accords économiques ont été envisagés dans le secteur minier, illustrant une stratégie d’ancrage durable.

 

L’arrivée d’un nouveau pouvoir malgache en octobre 2025 a constitué un accélérateur. Le régime cherche des partenaires sécuritaires alternatifs, dans un contexte de recomposition des alliances internationales. La Russie a saisi cette opportunité : une délégation d’environ 40 personnes fut envoyée fin 2025 pour poser les bases d’une coopération militaire renforcée.

 

L’un des axes majeurs de l’implantation de l’Africa Corps est la formation des forces armées malgaches : formation au tir et au pilotage de drones ; cycles d’entraînement de plusieurs semaines ; spécialisation progressive des unités. Des instructeurs russes ont déjà formé plusieurs centaines de militaires malgaches, marquant ainsi une présence opérationnelle tangible. La coopération inclut également des livraisons d’équipements : véhicules blindés, armes et munitions, uniformes militaires. Ces transferts renforcent la dépendance technique et logistique de l’armée malgache vis-à-vis de Moscou.

 

Un élément central du modèle Africa Corps est la sécurisation des élites politiques. Des discussions ont eu lieu concernant la protection personnelle du président malgache, reprenant un schéma classique de « sécurité contre influence ». Madagascar offre à la Russie de Poutine une position stratégique dans l’océan Indien, un point d’appui face aux routes commerciales maritimes, une présence dans une zone historiquement influencée par l’Occident.

 

Madagascar est désormais perçu comme une plateforme d’influence régionale, notamment vers l’Afrique australe et l’Asie. Comme ailleurs en Afrique, la stratégie russe inclut un intérêt pour les ressources minières, les partenariats extractifs et les accords économiques liés à la sécurité. Ce modèle « sécurité contre ressources » est au cœur de l’expansion russe.

 

Face aux sanctions occidentales, la Russie cherche à diversifier ses alliances, à renforcer son influence globale, à construire des partenariats hors du cadre occidental. Pour les autorités malgaches, cette coopération offre la promesse d’un renforcement rapide de ses capacités militaires, un soutien politique international, une diversification des partenaires.

 

Ce partenariat (et les dirigeants malgaches feraient bien de méditer la débandade malienne de l’Africa Corps) est lourd de risques : dépendance stratégique (l’armée malgache est désormais tributaire de l’expertise et du matériel russe) ; perte de souveraineté économique ; risque d’instabilité (l’expérience d’autres pays, comme le Mali encore une fois, montre que la présence de forces paramilitaires russes ne garantit pas la stabilité (et tout au contraire).

 

Contrairement à des pays comme le Mali ou la Centrafrique, Madagascar se situe à un stade précoce, mais accéléré de l’implantation de l’Africa Corps avec déjà la présence massive d’instructeurs et l’arrivée très prochaine de forces combattantes, une coopération officielle assumée, une montée en puissance progressive. La visibilité des militaires russes sur le terrain indique une normalisation rapide de leur présence.

 

L’implantation de l’Africa Corps à Madagascar illustre une nouvelle phase de la stratégie russe en Afrique : plus institutionnalisée, mais toujours fondée sur la mise en place de forces sans foi ni loi. Madagascar devient un nouveau laboratoire de l’influence russe, au carrefour de l’Afrique et de l’océan Indien. Et c’est tout, sauf une bonne nouvelle.

 

Alain Sanders

 

(1). Madagascar est surnommé la « Grande Île Rouge » en raison de l’apparence de son sol latérique rouge (du latin later : « brique »). Un surnom qui, avec la présence idéologique et militaire des Russes stalino-poutiniens, risque de prendre une tout autre dimension…