Dans le Figaro de ce jeudi 5 mars, trois entretiens, trois expressions convergentes avec ce que nous avons plusieurs fois analysé sur l’Iran. Et sur Cnews hier au soir, le prince Reza Pahlavi interrogé par Laurence Ferrari. Et pleine page encore avec ce dernier dans le Figaro de ce vendredi interrogé par Cyrille Louis.
· Firouzeh Nahavandi
Les lecteurs de ce blog comme de la revue Reconquête ont souvent pu mesurer la place que tenait dans notre culture politique notre affection pour notre ami iranien Houchang Nahavandi à la fois grand universitaire franco-iranien, écrivain et historien et homme d’État.
Ce dernier nous a hélas quitté le 19 octobre 2025 et nous lui avons adressé un hommage dans la revue Reconquête (n° 422 du mois de novembre de la même année), rappelant qu’il avait été cet admirable ministre du Chah d’Iran miraculeusement échappé de l’atroce condamnation à mort que les tueurs de l’ayatollah Khomeiny lui avaient réservé lors de leur sanguinaire révolution de 1979.
C’est donc avec un grand intérêt que nous avons d’abord lu l’entretien dans le Figaro mené par Ronan Planchon avec Firouzeh Nahavandi, la fille de notre cher Houchang.
Firouzeh Nahavandi est sociologue, docteur en sciences sociales et professeur émérite de l’université libre de Bruxelles. La première question qui lui a été posée a porté sur les faits que pouvait selon elle produire l’élimination d’Ali Khamenei, le « guide suprême de la révolution ». Firouzeh Nahavandi a d’abord répondu à cela en rappelant que ceux qui soutiennent encore la République islamique sont bien peu nombreux par rapport à la majorité de la population qui la conteste ouvertement.
Il ne fait cependant aucun doute que ceux qui soutiennent encore cette République sanguinaire fassent bloc pour assurer la continuité du régime. « Leur objectif premier, dit-elle, est de préserver le système qui leur assure pouvoir, privilèges, richesses et mainmise sur la société ». Mais elle fait remarquer que la mort de Khamenei n’a entraîné aucun sursaut nationaliste unificateur du type « la nation en danger, il faut la défendre ». Au contraire, selon elle, une partie significative de la société iranienne est en contestation ouverte avec le pouvoir depuis de longues années et aspire à un changement de régime radical. Mais, dit-elle encore, toutes les mobilisations iraniennes ont été réprimées atrocement lorsque les Iraniens appelaient en vain une aide extérieure. On peut lire : « Ces espoirs successifs ont été systématiquement la source de déceptions si bien qu’aujourd’hui il n’y a pas un Iranien qui croit au fait que le régime puisse se réformer de l’intérieur. Les courants réformistes sont décrédibilisés ».
À la question de savoir si les répressions contre les manifestations de janvier ont fait perdre définitivement le soutien des classes moyennes éduquées, elle répond que les massacres de fin décembre-début janvier n’ont fait qu’exposer au grand jour le sentiment pour la population iranienne que le régime est illégitime. Ce qui se joue aujourd’hui, ajoute-t-elle, signifie : « Une rupture profonde et à mes yeux irréversible entre l’État islamique et la société elle-même ». On peut encore lire ce propos : « La société iranienne s’est massivement distanciée du religieux : on observe une baisse sensible de la pratique, une privatisation de la foi, une critique ouverte du clergé et une forme d’ironie à l‘égard des religieux… La religion a perdu sa fonction initiale pour devenir aux yeux d’une large partie de la population un pur instrument de domination ».
C’est ce que j’avais moi-même très souvent affirmé sur la foi de ce dont témoignaient nos amis iraniens et aussi de bons connaisseurs chrétiens de ce pays, à savoir que l’Iran serait sans doute le premier pays d’islam à se détacher globalement de la religion mahométane.
Pour Firouzeh Nahavandi, la religion a perdu son sens profond en Iran. Il est temps, ajoute-t-elle, que se mette en place une véritable distinction des rôles : l’État laïc d’un côté, la sphère religieuse de l’autre.
· Emmanuel Razavi
Franco-iranien, grand reporter spécialiste du Moyen-Orient, Emmanuel Razavi questionné par Rémi Monti affirme pour sa part qu’une partie du débat français sur l’Iran repose sur des « récits falsifiés » :
« On a relu les papiers d’intellectuels et de journalistes français de gauche qui ont couvert la révolution islamique de 1978-1979. Ce qu’on voit est accablant : textes écrits sans connaissance sérieuse de l’Iran avec des faits non vérifiés et une lecture idéologique. Au moment où Michel Foucault qualifie Khomeiny de « saint », ce dernier annonce pourtant très clairement son projet de dictature islamique… »
Razavi mentionne aussi la fascination de Jean-Paul Sartre pour Ali Shariati, l’un des inspirateurs de la révolution islamique, fondateur de l’organisation « les adorateurs socialistes d’Allah ». Razavi s’élève contre les procédés de discrédit contre Reza Pahlavi.
Il déclare : « On tape sur lui avec de faux arguments, on dit qu’il n’a pas de programme, c’est faux, il a publié un programme d’une centaine de pages avec un projet démocratique et d’union nationale. On dit que personne n’en veut en Iran, c’est faux, un rapport datant de 2024 de l’Institut Gamaan sur les préférences politiques des iraniens indiquait que 31 % soutenaient Reza Pahlavi et que 89 % voulaient comme lui la démocratie. Il rappelle qu’il y a plus d’une vingtaine de mouvements d’opposition en Iran et que la sociologie iranienne n’a rien à voir avec l’Irak, la Syrie ou la Libye ».
Il exprime un peu plus loin que le Chah était peut-être un roi autoritaire mais que son régime n’était nullement comparable en cruauté à celui des mollahs.
En vérité, le régime du Chah n’était hélas pas si autoritaire que cela.
Le Chah en réalité était malade et très affaibli. On ne se souvient pas de ce que lui écrivait son cousin, l’énergique petit roi Hussein de Jordanie : « Laisse-moi le manche, et avec mes bédouins je réduirai en moins de trois semaines les révolutionnaires ». Mais le Chah martelait qu’il ne voulait pas faire couler le sang de ses sujets, rappelant ainsi la fin d’un Louis XVI ou d’un Nicolas II… ».
· Mitra Hejazipour
Excellement interrogée par Eugénie Bastié, Mitra Hejazipour est une joueuse d’échecs irano-française, ancienne championne d’Iran et championne d’Asie, devenue grand maître international féminin. En 2019 elle retire publiquement son hijab lors d’un tournoi à Moscou et est exclue de l’équipe nationale iranienne. Elle s’installe alors en France, est naturalisée française en 2023, elle devient la même année championne de France d’échecs.
Elle a publié sur elle-même un récit autobiographique : « La joueuse d’échecs » (Albin Michel). À la question d’Eugénie Bastié sur sa réaction à l’élimination de Khamenei, elle répond que c’est évidemment une très grande nouvelle, que cela faisait des décennies que des millions d’iraniens attendaient la fin de cet homme et de ce qu’il incarnait. Que rien ne ressuscitera les victimes de ce régime, que rien n’effacera les vies brisées, les tortures, les exécutions, les humiliations.
Depuis près d’un demi-siècle, rappelle-t-elle, les iraniens vivent sous un régime qui emprisonne, torture et tire à balles réelles sur sa propre population. Elle assène ensuite : « Combien de morts faudra-t-il encore pour que certains comprennent qu’il ne s’agit pas d’un régime réformable ? ». Elle ajoute que ce régime n’est pas seulement un danger pour les iraniens mais aussi une menace pour le monde.
Interrogée sur ce qu’elle pense de Reza Pahlavi, elle répond : « Beaucoup d’iraniens regardent aujourd’hui vers Reza Pahlavi pour incarner une phase de transition. C’est son nom seul qui a été scandé pendant les manifestations. Il dispose d’une notoriété, d’une continuité et d’une légitimité symbolique importante. Il a un programme complet : préserver l’intégrité territoriale du pays, garantir la séparation du religieux et du politique, assurer l’égalité entre les femmes et les hommes, et préparer une véritable transition démocratique. J’ai confiance en lui, car il n’a jamais collaboré avec le régime, contrairement à d’autres opposants. Ensuite ce sera au peuple iranien de décider souverainement, par les urnes, s’il veut une monarchie constitutionnelle ou une République… Quand des manifestants crient « Vive le roi ! », c’est souvent un cri patriotique. Les femmes ont eu le droit de vote en Iran avant la Suisse ! »
· Reza Pahlavi invité de Laurence Ferrari
Voici justement ce jeudi soir le prince Reza à l’émission de Laurence Ferrari sur Cnews. Elle le reçoit comme elle le fait d’ordinaire avec des invités de marque, avec beaucoup de finesse et de gentillesse.
Le prince héritier s’exprime à la perfection en français comme il le fait en anglais et probablement en arabe, et il faut considérer que sa langue maternelle est le persan. L’entretien paru ce jour dans le Figaro, mené par Cyrille Louis, reprend très bien les principaux thèmes abordés avec Laurence Ferrari. Le prince martèle que des millions d’iraniens sont décidés à chasser le régime tout comme les nombreux militaires, paramilitaires et civils qui sont prêts à faire défection. Il indique que plus de 150 000 membres du régime lui ont fait savoir par le biais d’un mécanisme sécurisé à se mettre, le moment venu, au service de la transition. Il dit sa certitude qu’en mobilisant ainsi des cadres civils et militaires prêts à se détacher du régime sera ainsi évité un chaos comparable à celui qui a englouti l’Irak après la chute de Saddam Hussein.
« Il nous reste maintenant, ajoute-il, à convaincre les occidentaux que ce plan constitue une solution fiable et à les dissuader d’opter pour d’autres scénarios qui risquent de créer plus de problèmes que de solutions ».